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[verso-hebdo]
10-03-2016
La chronique
de Pierre Corcos
La bohême de Montmartre
Sans vouloir faire du sociologisme esthétique, et réduire à la seule extraction populaire le style pictural de Valadon, Utrillo et Utter, on peut raisonnablement, en allant voir au Musée Montmartre l'exposition Suzanne Valadon, Maurice Utrillo, André Utter : 12, rue Cortot (jusqu'au 13 mars), être intéressé par l'effet de leur condition sociale commune, et de la représentation du monde qui s'y attache, sur une esthétique souvent marquée par une démarche artisanale, un réalisme, voire une forme expressionniste de témoignage social.

Née à Bessines-sur-Gartempe dans la Haute-Vienne et issue d'un milieu populaire, fille naturelle d'une blanchisseuse, acrobate de cirque d'abord puis, après une chute malencontreuse (mais bienvenue pour la peinture...), devenue grâce à sa belle plastique charpentée un modèle qu'apprécient d'éminents artistes (Toulouse-Lautrec, Renoir, Puvis de Chavannes), Marie-Clémentine Valadon, dite Suzanne Valadon, est le type même de ces autodidactes qui doivent tout à leur intuition et à leur opiniâtreté. Elle observe déjà comment travaillent ceux qui la peignent, et avec acharnement elle se met au dessin. Elle ne manque pas d'attirer l'attention de ce puissant dessinateur qu'est Degas, qui la conseille et l'encourage. On prévoit aisément, à la vue des gravures et dessins montrés dans l'exposition, que la ligne vigoureuse de l'artiste ne sera jamais oubliée dans sa peinture, dont les formes bien cloisonnées campent les personnages dans un espace dénué en général de profondeur. Outre les leçons graphiques de Degas (et sans doute de Toulouse-Lautrec), on peut repérer celles, picturales, du Gauguin de Pont-Aven dans toutes ces matières riches, éclatantes, audacieuses : exemple, ce bleu oriental étonnant de l'intérieur d'un étui dans La Boîte à violon. Mais, si l'on s'attarde un peu sur ses nus, sur les modèles choisies par Valadon, on s'aperçoit vite qu'ils échappent aux canons habituels de la beauté idéalisée. La misère ou le malheur dans les corps, on peut les ressentir et, si l'anecdote est généralement absente, la dureté de la vie matérielle transparaît dans cette facture que l'on peut aussi qualifier d'expressionniste, même si cette esthétique paraît étrangère à la peinture française. L'expressivité drue des paysages, la vivacité des natures mortes et des bouquets semblent confirmer cette inscription stylistique. Inspirée par le tourbillon montmartrois, soutenue par la galeriste Berthe Weill, la fille de blanchisseuse, travailleuse acharnée qui peut revenir sur ses tableaux plusieurs années, est la première femme admise à la Société nationale des beaux-arts.

Fils naturel de Suzanne Valadon, le jeune Maurice est adopté par le peintre et critique espagnol Miguel Utrillo y Molins, qui lui donna légalement son nom. Si l'alcoolisme plomba toute l'existence de Maurice Utrillo, c'est peut-être à la lutte contre celui-ci que l'on doit la carrière picturale de l'artiste, puisque c'est sur les conseils des médecins psychiatres de l'asile Sainte-Anne, où il fut interné pour une cure de désintoxication, que sa mère l'initie au dessin et à la peinture en 1902... Travaillant beaucoup et rapidement, Maurice Utrillo, bien loin des éblouissants paysages naturels impressionnistes, est irrévocablement lié au village de Montmartre, à ses rues désertes, ses maisonnettes blafardes, au rythme morne des fenêtres fermées, aux crépis usés, aux arbres rabougris. Le souci artisanal de perfection et du détail, qu'il partage avec les peintres naïfs, souvent issus des milieux populaires, le réalisme humble et mélancolique qui l'attache à ces petites maisons et leur façade blême (il se sert de plâtre et de colle pour rendre le plus fidèlement possible la matérialité des vieux murs), les teintes pauvres dont il use durant sa fameuse « période blanche », la représentation obsessionnelle d'un environnement urbain plutôt misérable - qu'il s'agisse de Montmartre ou de la proche banlieue -, tous ces éléments peuvent donner lieu à une interprétation sociologique, au moins aussi pertinente que le sempiternel décodage psychologisant sur la dépression d'Utrillo et ses effets picturaux. On peut se faire cette remarque en regardant les oeuvres nombreuses et de petit format, actuellement exposées au Musée de Montmartre.

André Utter a 23 ans quand il fait la connaissance, en 1909, de Suzanne Valadon qui en a... 44. Il est alors un ouvrier travaillant en cotte bleue à la Centrale électrique Trudaine. Alsacien d'origine, il est issu d'un milieu modeste et son père était plombier zingueur. André Utter aussi peut être décrit comme un autodidacte : il va dans les musées, fréquente le Lapin Agile mais aussi le Bateau-Lavoir de Picasso, donc un certain nombre d'artistes. Des amitiés se nouent, amitiés d'artisans et d'artistes, amitiés alcooliques également, comme avec Utrillo qu'il rencontra par hasard et dut ramener, complètement ivre, chez sa mère dont il devient l'amant. Cette truculente bohême de Montmartre, l'alcool généreux et le sexe nomade favorisent un brassage social fécond : c'est ainsi qu'André Utter devient l'ami intime d'Amedeo Modigliani, issu d'une famille de banquiers livournais, rappelons-le... Utter est le modèle occasionnel de Valadon, l'ancienne modèle, et Severini fait son portrait. Mais Utter s'est mis à la peinture, et dans une veine réaliste saluée par Apollinaire, lequel note dans son compte-rendu (18 mars 1913) du Salon des Indépendants : « Utter envoie Trois Grâces d'un réalisme très poussé ; talent qui se développe ». Ce n'est pas la Guerre de 14-18, durant laquelle il est gravement blessé, qui atténuera ce réalisme, sa marque de fabrique. L'exposition nous montre même quelques personnages à la limite d'une certaine laideur...

Outre les effets esthétiques induits par une représentation du monde inhérente à une classe sociale, le plus intéressant pour un sociologue, sans doute, est le phénomène de creuset culturel de cette bohême montmartroise, permettant à chacun de ne pas rester enfermé dans ses propres déterminations sociales...
Pierre Corcos
10-03-2016
 
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Verso n°110

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