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La chronique
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La Plaisante histoire du Gros, Antonio Manetti, préfacé et traduit par Yves Hersant, bilingue, «  Bibliothèque italienne » Les Belles Lettres, 180 p., 24 euro.

La littérature toscane de la Renaissance, en dehors de Boccace, est assez mal connue. Il faut remercier Yves Hersant de nous introduire à cette petite novella qui a fini par être attribué à Antonio Manetti (1423-1497). Ce personnage a existé et a été un peintre intéressant. Mais il est surtout connu comme mathématicien et architecte. De plus, il s'est lancé dans une aventure peu commune : établir les fondements architectoniques de L'Enfer de Dante. Il a aussi été peintre et j'ai appris en lisant l'introduction qu'il y a une oeuvre de lui au musée du Louvre.
Quoi qu'il en soit, il a repris, comme l'explique très bien Yves Hersant, au moins deux textes anonymes pour rédiger cette histoire où l'on voit apparaître des figures très connues de son époque à Florence. Avant d'entrer dans le vif du sujet, il faut noter qu'il insiste sur le mot beffa, qui ne se traduit pas bien en Français - moi je dirais «mauvais tour ». Mais c'est vrai qu'en général nombre d'expressions idiomatiques se traduisent mal du français à l'italien et réciproquement et même des mots sont de vrais écueils linguistiques.
La victime de ce mauvais tour est un ébéniste qui ne s'est pas rendu à un rendez-vous fixé par ses amis. Pour l'en punir, ces derniers ont décidé de lui jouer un très mauvais tour : il lui font croire qu'il n'est pas celui qu'il croit être. Brunelleschi et Donatello sont de cette joueuse conspiration contre le Gros. Il est ensuite arrêté pour avoir contracté des dettes et jeté en prison. Ses amis font mine de ne pas le reconnaître et il passe en jugement sans témoin en sa faveur ! Des membres de ce complot burlesque le ramène chez lui de nuit : il se réveille dans son lit, mais ne comprend pas le désordre qui règne autour de lui, ni ce qui lui est véritablement arrivé. Les deux compagnons qui l'avaient ramené à son domicile font semblant de ne pas savoir qui il est. Nouveau trouble pour le Gros ! Finalement à Santa Maria del Fiore, il n'est plus ce Matteo rêvé mais bel et bien le Gros de toujours !
C'est une farce très divertissante, et n'est pas d'une très portée morale ou métaphysique. Mais c'est très révélateur de l'esprit florentin du temps encore de mise à l'heure actuelle ! Cette malicieuse petite nouvelle comique et ludique est bien troussée et montre qu'à côté de la poésie, qui avait déjà ses lettres de noblesse, une nouvelle prose commence alors à croître avec pas mal d'esprit.




Ecrit la nuit, le livre interdit, Ettore Sottsass Jr., traduit de l'italien par Béatrice Dunner, Editions Herodios, 104 p., 16 euro.

Ettore Sotsass Jr. (1917-2007), originaire d'Innsbruck, est le fils d'un architecte nommé Ettore Sottsass. Il a suivi ses études supérieures au Politecnico de Turin. Il est appelé sous les drapeaux en 1915 et combat dans le Monténégro. Il a été fait prisonnier et a été interné dans un camp à Sarajevo. Après la guerre, il travaille pour son père et entre à l'INA. En 1947, il décide de s'installer à Milan où il crée une agence de design. Il finit par se faire une certaine réputation et est amené à travailler à New York en 1956 pour l'agence de design de George Nelson. Il y découvre de formes d'art qu'il ne connaissait pas et l'architecture qu'il n'avait pu connaître que dans des livres. Grâce à Fernanda Pivano, qu'il a épousée en 1949, il a rencontré Ernest Hemingway, Jack Kerouac, Allen Ginsberg et d'autres protagonistes de la Beat Generation.
De retour à Milan, le directeur de la société Poltranova le nomme directeur artistique de sa société. Sa collaboration va durer deux lustres. Il refait toute l'image de l'entreprise, puis il choisit des créateurs dans des groupes d'avant-garde comme Archizoom et Superstudio et engage des personnages tels que Gae Aulenti. Il accumule une quantité impressionnante de projets dont pas même la moitié a pu figurer dans le catalogue. Pendant cette période, il s'est forgé un langage formel très épuré, plutôt géométrique, avec des gammes chromatiques simples.
En 1958, c'est Olivetti qui l'appelle pour travailler dans le secteur des machines à écrire et de l'électronique. C'est ainsi qu'il travaille sur le premier ordinateur italien, l'Elea, et dessine plusieurs machines à écrire, dont la Valentine rouge, en collaboration avec Perry A. King qui lui vaut une grande reconnaissance car ce modèle obtient un succès international. En 1973, Roberto Olivetti l'invite à diriger un bureau d'étude. Il le dirige jusqu'en 1982. En plus de toutes ces activités, il développe un goût prononcé pour l'art de la céramique à partir de 1955. Il ne connaît pas de succès avec cette aventure. Mais il ne se décourage jamais et réalise de grandes séries comme Le Tenebre ou Offerta a Shiva. Il adhère à cette mouvance de créateurs transalpins qui inventent l'antidesign.
Il amorce sa rupture avec la longue tradition de l'esprit du moderne et il prend part à l'exposition du « Design italien » au MOMA de New York en 1972. Il multiplie les propositions en vue d'une nouvelle conception de l'habitat. Il fonde avec sa femme la revue Pianeta fresco. C'est en 1979 qu'il rejoint le Studio Alchimia fondé par Alessandro et Adriana Guerriero où Mendini joue un rôle central. Deux ans plus tard, il crée le groupe Memphis, qui projeté un mobilier d'une nature totalement nouvelle, plus proche de l'oeuvre d'art et, en tout cas, en rupture, Cette fois, l'impact est considérable et, avec un petit groupe de créateurs venus du monde entier, il fait naître une idée vraiment novatrice du design.
Il quitte Memphis en 1985 pour ne s'occuper que de son agence d'architecture. Il réalise alors plusieurs villas et travaille pour de grandes sociétés. Voilà, à très gros traits, le parcours de Sottsass Jr., qui a fait de lui l'une des grandes figures du postmodernisme. Cet ouvrage est assez curieux et même déconcertant. On se serait attendu à ce qu'il raconte sa longue et fructueuse carrière, à ses réflexions sur le destin de l'architecture, du design, de l'habitat en général, eh bien, non : il parle de ses deux épouses. La première est Fernanda Pivano, qui était spécialiste de littérature américaine moderne et journaliste littéraire. Elle a écrit de nombreux ouvrages et, à la fin de sa vie, elle a écrit des romans modestes. Le portrait qu'il fait d'elle, la description détaillée et parfois sans aucun ménagement qu'il a pu en faire surprend un peu par leur froideur et parfois leurs aspects critiques. Il ne l'a pas ménagée, même s'il reconnaît ses qualités. Il se sépare d'elle en en 1970 et se remarie six ans plus tard avec Barbara Radice, la fille du peintre abstrait Mario Radice.
A la fin de sa vie, il a une troisième liaison ! Après ces deux longs développements sur sa vie maritale, il résume son aventure dans le design et l'histoire de Memphis, ce qui serait tout de même le plus intéressant pour nous. Quoi qu'il en soit, ce livre mérite d'être découvert car il est rare de lire des mémoires de créateurs de cet acabit. Désormais, il fait partie des grands noms du design de la fin du siècle passé et ses oeuvres se trouvent dans de nombreux musées. Sans doute a-t-il voulu dévoiler qui il a été dans la vie alors que nous savons assez bien ce qu'il a été dans la sphère de l'art.




Affaires personnelles, Agata Tuszynska, traduit du polonais par Isabelle Janès-Kalinowski, L'Antilope, 384 p., 23, 50 euro.

Quand on prononce le mot de « pogrom » on pense à la Russie tsariste ou aux livres sublimes de drôlerie, mais si révélateurs de la vie des Juifs dans la Sainte Russie, de Sholem Ailekhem. Mais qui se souvient du pogrom qui a eu lieu en Pologne en 1968. Il est vrai que cette année-là a été particulièrement riche en événements : le printemps de Prague, les émeutes de Mexico, le mai de Paris et ce qui s'est passé en Italie.
Ce progrom a eu lieu en vérité en juin 1967, quand se déroulait la guerre des Six Jours qui a opposé Israël à ses voisins arabes. Ces événements ont été extrêmement liés. L'Union soviétique et les pays du pacte de Varsovie étaient alliés des pays arabes impliqués - l'Egypte, la Syrie, la Cisjordanie. Certains membres gouvernement de Wladislaw Gromulka en ont profité pour pointer du doigt les membres juifs de l'appareil d'Etat. Il s'agissait en fait de chasser Gromulka du pouvoir. Le chef de cette conjuration, le général Mieczyslaw Moczar se trouve à la tête de cette affaire. Ce dernier, nationaliste véhément, a créé un cercle appelé les Partisans et a déjà commencé à noyauter les hautes sphères du parti communiste. Le 30 janvier 1968, on donne la dernière représentation au Grand Théâtre, d'une pièce du grand poète Adam Mickiewicz, Les Adieux. Des manifestants se sont alors dirigés vers la statue du grand poète. Les étudiants rejoignent ce combat.
Au bout d'un mois l'agitation a cessé grâce à une répression sévère. Moczar et Gromulka (encore ignorant du complot) s'accordent alors pour affirmer que ce sont les « sionistes » qui ont été à l'origine de ces manifestations de jeunes gens. Cela s'est traduit dès le mois de mars par des pogroms dans tout le pays. Bientôt, tous les Juifs de Pologne sont « conviés » à se présenter aux autorités. Ils doivent se voir notifier la déchéance de leur nationalité, ce qui signifie qu'ils sont chassés du pays. Un accord est trouvé avec Israël pour les recevoir. Mais seulement un tiers d'entre eux traversent la Méditerranées, les autres préfèrent se rendre en Europe de l'Ouest ou aux Etats-Unis.
Plus de 13.000 personnes quittent leur pays. Pour comprendre cette situation, il faut se souvenir qu'il y avait eu déjà un pogrom immédiatement après la fin de la guerre en 1946 à Kielce à l'encontre de Juifs revenus de Russie : il y a eu quarante-six morts et quatre-vingts blessés. A l'origine, il y avait eu la disparition d'un jeune garçon qui a été retrouvé. On lui fit dire qu'il avait été enlevé par des Juifs ou des tsiganes. Il déclara même reconnaître une maison où on l'aurait d'abord séquestré - une maison juive bien évidemment. Les communistes ont attribué ce massacre à des forces réactionnaires. L'histoire de Kielce reste obscure car la plupart des documents ont été détruits. Cette histoire aussi absurde que dramatique est une des sources de ce qui s'est passé en 1968.
Dans le livre d'Agata Turzynska, ce n'est pas le pogrom qui est décrit, mais plutôt ses conséquences. L'exode ne s'est fait pas dans la précipitation, mais jusqu'en 1971. L'auteur a recueilli les témoignages de ceux qui ont dû s'en aller contraints et forcés, ainsi que parents et amis qui ont vu partir toutes les personnes bannies de la manière la plus injuste et spécieuse qui soit. A croire que les Allemands avaient fait trop mal leur travail ! Je dois dire que ces souvenirs égrenés sont très émouvants et aussi une manière de comprendre ce qui s'est alors déroulé en Pologne. Tout cela eu lieu dans un climat délétère, avec la peur des emprisonnements arbitraires pour qui montrait de la sympathie pour ces condamnés à être expatriés. La diversité des intervenants, de toutes classes, de toutes croyances, de tout niveau intellectuel, fait que l'ensemble compose une mosaïque très riche et intense. Ce livre est incontournable, car l'antisémitisme est toujours présent en Pologne (j'y ai travaillé et j'en ai été hélas le témoin au quotidien) et je me suis toujours demandé pourquoi son éradication n'ait pas été une condition pour l'entrée de cette Nation dans l'Union européenne. La Pologne n'a pas chassé ses vieux démons. La machination de 1968 évoquée ici en est la démonstration affligeante.




Mort d'Athanase Shurail, Alexandre Castant, Tarabuste, 116 p., 11 euro.

Si vous éprouvez le désir d'échapper à la littérature lénifiante que les grandes maisons d'éditions de l'hexagone nous imposent, je vous conseillerai (si vous le permettez) de vous procurer l'ouvrage d'Alexandre Castant qui vient de sortir aux éditions Tarabuste, sises à Saint-Benoît-du-Sault. Sa Mort d'Athanase Shurail sort vraiment des sentiers battus. Ce n'est pas un roman, et de loin, ce n'est pas non plus un recueil classique de nouvelles, et ce n'est pas de la poésie, même d'avant-garde. Mais c'est un très curieux et surprenant mélange de prose et de poésie, avec un enchaînement de bribes de récits, dont on ne comprend pas forcément la logique, ni le commencement, et encore moins la conclusion. Mais je ne dirais pas pour autant que c'est un ouvrage expérimental (ne serait-ce que pour éviter de vous faire peur !) : ce serait plutôt un livre improbable qui aurait pu être salué par les surréalistes.
Ce qui est le plus frappant ici, c'est qu'on lit tous ces chapitres, qui ne sont liés que par les noms singuliers de quelques personnages et par quelques thématiques, mais jamais par le fil rouge du récit : on ne pourrait le rattacher qu'à un grand nom littéraire, celui de Raymond Roussel. Mais sa recherche n'a rien de commun avec celle de l'auteur des Impressions d'Afrique. Sa quête littéraire conjugue différentes manières d'écrire, différents styles et aussi beaucoup d'autres choses allant du cinéma à la littérature populaire. Cela ne l'empêche pas de traiter des questions assez subtiles, avec une écriture très fine, avec un raffinement indéniable. C'est une oeuvre faite pour les explorateurs des marges dangereuses de la fiction et des confins de la grande poésie. Mais, bien qu'on ait du mal à suivre ses développent (souvent courts) à propos de telle ou telle figure, ou de tel ou tel sujet, la beauté de sa langue, l'étrangeté de la construction de son labyrinthe narratif, font qu'on est saisi par quelque chose qui possède ses raisons intérieures et sa puissance de fascination, car la littérature peut être un terrain de jeu linguistique ou encore, comme dans ce cas, la révélation d'un univers du grand écart.




A la fin tout devient poésie, Novalis, présenté et traduit de l'allemand par Olivier Schefer, Allia, 172 p., 15 euro.

Novalis (1772-1801) a été ingénieur des mines, géologue et minéralogiste. Et même juriste. Son vrai nom est Friedrich von Hardenberg. C'est quand il a publié son premier livre, Blütenstaub (Grains de pollen) en 1798 qu'il a choisi le pseudonyme de Novalis.
C'est sous ce nom qu'il est passé à la postérité comme l'un des plus grands poètes allemand de la période romantique. Novalis peut venir de Novale, qui a été un domaine de la famille alors en Saxe prussienne, ou bien du mot allemand désignant la terre en friche. Il a fait ses études au gymnasium d'Elsieben. Déjà, il traduisait de grands textes classiques. Il a ébauché des pièces de théâtre et couché par écrits plusieurs contes. Puis il étudie la philosophie à l'université d'Iéna. Là, il devient l'ami du professeur d'histoire, Friedrich von Schiller. Il se lie aussi avec Schlegel. Puis il étudie le droit à l'université de Leipzig. Et il termine ses études à Wittenberg où il fait la connaissance de Fichte en 1795, dont il lit avec passion La Doctrine de la science. Son père l'envoie travailler dans ses salines comme actuaire.
Il tombe amoureux de Sophie von Kühn, qui décède de la tuberculose en 1797. Il parle longuement d'elle dans ses Journaux intimes. En 1800, il publie son recueil poétique Hymne à la nuit dans la revue l'Athenäum. Pendant cette période créative, il a repris ses études, en s'inscrivant à l'école des Mines de Freiberg et en se plongeant dans la connaissance de la chimie, du calcul différentiel, de la géologie et de la minéralogie. Il se fiance de nouveau en 1998 avec Julie von Charpentier. Travailleur acharné, il commence à faire la somme de tout ce qu'il a pu apprendre dans le Brouillon général. Et il rédige ses Chants religieux. Il meurt à vingt-huit ans de phtisie à Weissenfels. Ses oeuvres, réunies en deux tomes, sont publiées en 1802 par ses grands amis, Ludwig Tieck et Freidrich Schlegel.
L'ouvrage que nous proposent aujourd'hui les éditions Allia a été écrit entre 1799 et 1800 et est posthume. Ce vaste recueil s'intitulait à l'origine Fragments et études. Cela a un sens précis. Novalis représente de manière éclatante l'esprit du Siècle des Lumières en associant les sciences, la littérature et toutes les formes de culture possible, sans compter la philosophie, la religion et la mythologie. Mais il est hostile à toute forme de système. Amateur de Kant au début de ses études, il a ensuite compris que les choses ne pouvaient pas être mises dans des catégories étanches (il se rapproche de Leibniz, qui a bien vu cette question, et a fait de son mieux pour séparer science et métaphysique, mais sans pourtant engendrer une rupture. Son principe à étage n'était fait que pour sauver les valeurs supérieures du catholicisme !). Dans ces pages, d'une richesse assez rare, Novalis aborde tous les sujets. S'il parle beaucoup de poésie, il n'oublie aucun domaine, étant devenu un savant dans de nombreux domaines. C'est tout le contraire de ce que va faire Hegel !
On trouve aussi de nombreuses notes de lecture, de références, mais aussi des ébauches d'intrigues ou de poèmes. Il se demande si la nature n'a pas un dessein esthétique ou si la poésie est une présentation de l'âme. Ces pages sont impressionnantes car il saute d'un sujet à un autre, toujours avec circonspection et compétence et en offrant souvent de brillantes intuitions et des réflexions saisissantes. Au fond, il a repris le principe de ses Brouillons, qu'il regardait comme un livre en soi. Ce faisant, il n'a pas été le prophète du siècle qui débutait où l'on a aimé les grands systèmes et la littérature globalisante  (tels Balzac et Zola, pour ne citer qu'eux) ! On ne retrouvera un esprit équivalent (mais pas semblable) à la fin de ce XIXe siècleavec Nietzsche ou Rimbaud, les symbolistes et les écrivains qui renoncent aux grandes machines. C'est aussi une excellente façon de s'interroger sur ses propres relations avec ce qui est le savoir de notre temps.




Ces prisons où nous choisissons de vivre, Doris Lessing, traduit de l'anglais par Philippe Giraudon, Flammarion, 160 p., 17 euro.

Doris Lessing (1919-2013) a reçu le prix Nobel en 2007. Elle a été un écrivain qui n'a jamais hésité à afficher ses idées dans ses romans : en parvenant à équilibrer réalisme et une pointe de lyrisme elle n'est jamais tombée dans le travers des écrivains engagés. Elle a surtout développé sa pensée anticoloniale, mais aussi une vision critique des inégalités sociales. Le destin de ses parents pendant la Grande Guerre a certainement eu un grand rôle dans sa façon de remettre en cause les normes imposées dans les sociétés européennes, mais aussi dans les sociétés des autres continents, surtout l'Afrique, où elle a longtemps vécu (en Rhodésie du Sud).
Sa jeunesse est aussi marquée par un conflit religieux avec sa mère : celle-ci était protestante alors qu'elle étudiait dans un institut catholique. Elle a interrompu ses études à l'âge de quinze ans et a exercé diverses professions pour gagner sa vie. Pendant son adolescence, elle lit avec passion la grande littérature classique et commence bientôt à écrire de petits récits. Elle se met à écrire des romans à partir de 1938. Après deux divorces, elle s'est installée en 1949. Son premier livre publié, Vaincu par la brousse, lui a valu le succès en1950. Son oeuvre est numériquement imposante, faite de romans, de nouvelles, d'ouvrages autobiographiques. Le Carnet d'or, paru en 1962 est devenu un best-seller. Le présent ouvrage est un recueil de six conférences délivrées au cours des années 1980.
Dans la première d'entre elles, elle évoque un de ses nombreux voyages au Zimbabwe. Mais elle fait un long détour pour exposer l'importance du roman, qui fait de l'écrivain un observateur à l'oeil perçant de la société de son temps et qui est donc en mesure de produire des ouvrages ayant un certain poids dans le monde. Bien sûr, elle va à l'encontre de toute littérature expérimentale sans avoir besoin de le dire. Sa conception du roman est plus proche de celle de Zola que de celle d'Alain Robbe-Grillet ! Elle a choisi une forme et un style qui sont tournés vers le passé ou vers une littérature ayant une unique fonction idéologique.
C'est sans doute là toute sa force. Ses commentaires concernent pour beaucoup la relation de l'individu et de la société qui peut le conditionner, et prend souvent appui sur sa connaissance de l'Afrique méridionale pour exprimer ses préoccupations pour le destin de ces peuples parvenus depuis peu à l'indépendance. Elle examine aussi les relations complexes entre la poésie ou l'art romanesque avec la pensée et l'action politiques. Bien sûr, son engagement l'emportent beaucoup sur toute autre considération esthétique, mais elle a été l'une des rares, avec Albert Camus, ou parfois Sartre, à ne pas renoncer aux valeurs littéraires au nom des valeurs humanistes et politiques qu'elle a professées avec vigueur et conviction.
Gérard-Georges Lemaire
02-04-2020
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