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de Gérard-Georges Lemaire
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Centaures et centauresses, Blaineau, « Arts équestres », Actes Sud, 298 p., 23 euro.

Comme de coutume, la mythologie grecque et puis romaine nous une multitude de propose versions pour même figure. En ce qui concerne les centaures, il semblerait que ce fut Ixion, roi de Thessalie qui serait à l'origine cette histoire. Il est tombé amoureux d'Héra, la compagne de Zeus. Le dieu suprême de l'Olympe a pris connaissance des desseins de ce mortel. Il s'est emparé de lui, l'a condamné à copuler avec une nuée. En fait, il s'est uni aux cavales de Magnésie et en est issue une large famille d'êtres monstrueux avec la partie inférieur de son père et les membres inférieurs comparables à ceux de la mère. Ces métamorphoses punitives ont entraîné toutes sortes d'épisodes comme une guerre entre ces centaures et les Lapithes.
D'autres personnages ont eu leur heure de gloire, d'autant plus qu'ils ont été vus comme des figures plus positives, je veux parler de Philos et Chiron, qui passait pour avoir été le précepteur d'Achille. On doit à Zeus, le grand peintre du Ve siècle avant notre ère, dans représenté la première centauresse et d'avoir popularisé le thème de la famille avec les centauresses. Ce thème désuet a été très apprécié pendant la Renaissance et il faut aussi ajouter qu'on le retrouve dans l'oeuvre picturale d'Arnold Böcklin, qui les a replacés dans un contexte pictural assez singulier.
L'auteur a créé une vaste anthologie de textes où figure les centaures depuis les Anciens - Sophocle, Xénophon, Ovide, Lucien de Samosate - jusqu'aux Pères de l'Eglise, avec Clément d'Alexandrie et saint Augustin. Il nous fait connaître des textes médiévaux où le centaure fait partie d'un bestiaire monstrueux. Et bien sûr, il ne peut faire autrement que de citer Dante qui doit peupler soin Enfer de ces êtres stupéfiants. La Renaissance est riche de la présence de ces derniers, jusqu'à Pierre de Ronsard. Plus tard, Shakespeare les fait revivre dans King Lear. Pendant le grand siècle, Fénelon ne les oublie pas. Et on ne perd pas leur trace au XIXe siècle, avec Maurice de Guérin, José-Maria de Heredia ou encore Henri de Régnier. C'est un travail de compilation remarquable, qui montre comment des inventions ce des mythes classiques se sont installés dans notre culture.




Un fils comme un autre, Eduardo Halfon, traduit de l'espagnol (Guatemala) par David Fauquemberg, Quai Voltaire, 202 p., 17, 50 euro.

Ce livre est une sorte d'énigme littéraire. Impossible d'être certain qu'il s'agit un roman, d'une autobiographie, ou de l'invention d'un genre propre à intriguer le lecteur. On serait porté à croire qu'il est surtout alimenté par des bribes de l'existence d'Eduardon Halfon (ses nombreux séjours au Guatemala, ses études en Caroline du Nord, ses passages à Paris, etc., en témoigneraient, mais sans nulle certitude). Il fait jouer quelques personnages dans ces récits souvent très courts qui constituent les chapitres : son père, son grand-père, quelques amis proches. Mais le doute continue à subsister tout au long de ces pages où ce dernier a souvent manié l'ellipse. Le résultat n'est cependant pas déplaisant ou abscons.
Même si l'on ressent une sortez de gêne, il n'en reste pas moins séduit par cette manière d'architecturer son livre. de construire une narration par épisode au continuum narratif. J'irais jusqu'à dire : au contraire même. La littérature romanesque de l'Amérique latine s'est faite connaître et a été admirée pour son caractère baroque ou ne serait-ce que par l'originalité de sa conception, en rupture avec l'Europe et les Etats-Unis. En dépit de l'étrangeté de cette manière de raconter les choses, on ne peut qu'être captivé par ces fragments de ces assemblages de chapitres si brefs et pourtant tissant une trame avec les autres, qui donnent de l'ampleur à ce tout par petites touches. On est bien loin ici du Nouveau Roman ou de toute forme d'écriture expérimentale. Il n'en est pas moins vrai que l'auteur a su trouver une voie peu fréquentée dans le monde du roman de notre époque.




Le Livre de Pacha, Véronique Sales, Vendémiaire, « fiction labyrinthique », 308 p., 22 euro.

Il ne serait pas aisé de placer l'ouvrage de Véronique Sale dans une catégorie bien établie. Il s'agit d'une oeuvre romanesque, mais qui ne ressemble à aucun genre de roman des dernières décennies et encore moins du passé plus lointain. Mais ce n'est pas pour autant une réussite. Elle a campé un personnage d'origine russe, Pavel Kirline, C'est une biographie touffue qui se délivre de façon discontinue, non pas confuse, mais en incluant des incises nombreuses sur les personnages qui croisent son chemin au gré de ce récit qui, sous un certain aspect, fait songer à Marcel Proust, mais sans lui ressembler dans la forme et encore moins dans l'esprit. Ce tournoiement vertigineux, qui fait s'entrecroiser et s'enchevêtrer tous ces destins dans une sorte de dérèglement du temps de narration à la Laurence Sterne.
Il est impossible de résister à la force de ce flux qui ne cesse de renforcer la densité du récit - un récit se décuplant sans cesse et aiguisant de chapitre en chapitre l'intérêt du lecteur. C'est là une oeuvre romanesque qui est en mesure de passionner et de capter l'attention malgré son apparente discontinuité. C'est un microcosme qui se change en un macrocosme intense et cependant capable de nous plonger dans le tempérament, les aventures, les amours, les humeurs et le destin de chaque acteur de cette histoire aux mille facettes.




Le Temps des loups, l'Allemagne et les Allemands, Harald Jahner, traduit de l'allemand Olivier Mannoni, Actes Sud, 368 p., 24, 80 euro.

C'est vraiment une étude d'une grande portée, qui nous présente comment les choses se sont déroulée en Allemagne de la capitulation à 1955. C'était une véritable gageure car se sont entrecroisés les problèmes de la reconstruction (45 % des villes ont été détruites), la question des millions de réfugiés, aussi bien les anciens prisonniers, des personnes déplacées (en particulier, les travailleurs forcés) des déportés, et tout simplement des troupes, celles des Alliés qui étaient enfermées dans des lagers que des dix millions de soldats allemands ayant déposé les armes après la chute du régime nazi et la reddition. Ainsi, des foules énormes ont pu circuler, non sans difficultés, dans tous les sens en Europe. Primo Levi a relaté son aventure personnelle dans La Trêve dans un ouvrage funambulesque qui paraît être une fiction !
S'aidant d'un choix de documents photographiques, l'auteur a su d'une part restituer l'univers de cette période de l'autre côté du Rhin, mais aussi expliquer quels ont été les problèmes aussi bien aux Allemands qu'à leurs vainqueurs et futurs occupants. Il a commencé par montrer des images de la reconstruction de Berlin ou des autres grandes villes, qui ont été largement diffusées (et le sont encore). Beaucoup des premières sont des mises en scènes et les femmes que l'on y voit sont des actrices ! Toutes ces ruines (impressionnantes) sont le symbole de la victoire sur le nazisme, mais en même temps l'effondrement d'un pays dont les frontières sont d'ores et déjà redessinées (ce qui augmente de façon considérable de citoyens devant aller se réfugier dans cette nouvelle Allemagne, divisée entre les Soviétiques et les trois puissances occidentales (les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France).
Ce qui est le plus frappant dans cette recherche c'est que Harald Jahner a très bien su décrire les moments de cette réinvention de l'Allemagne et d'en montrer les aberrations et les contradictions. Chaque thème est examiné de manière très rigoureuse, sans pourtant oublier la dimension humaine de la question. Par exemple, il expose à merveille. la question de l'administration : il était impossible dans ce contexte désastreux de licencié tous les cadres nazis.
C'est passionnant de bout en bout car ils avaient les compétences pour reconstruire des structures qui étaient entièrement à reconstituer. De plus, seuls les Américains se sont employés à une politique de dénazification systématique (l'écrivain Ernst von Salomon en a fait le sujet d'un livre étonnant : Le Questionnaire. De plus, la guerre froide qu'avait prophétisée Winston Churchill a changé la donne : le problème était même de recruter des anciens nazis ayant des compétences scientifiques ou autres. Et cela d'un côté du rideau de fer et de l'autre. Du rideau de fer. C'est passionnant de bout en bout et les problèmes de cette période s'enchevêtrent de manière complexe. Harald Janher a accompli un travail historique remarquable qui éclaire un passé pas si lointain et même notre présent.




Weege par Weege, une autobiographie, La Table Ronde, 288 p., 18, 30 euro.

Fils de rabbin, né en Autriche en 1899, Arthur Fellig a choisi le pseudonyme de Weege. Il a émigré aux Etats-unis et se retrouve dans le quartier du Lower East Side de New York, qui était loin d'être reluisant. Il n'a pas terminé ses études secondaires (il a quitté l'école à l'âge de quatorze ans). Il a su très vite se débrouiller, d'abord en se lançant dans le commerce des bonbons. Il a pu acquérir un appareil photographique et a commencé à se passionner pour ce mode d'expression relativement nouveau.
Sa jeunesse a été marquée par une relative indigence car son père n'avait pas le sens des affaires, alors que lui s'est vite démontré capable de se débrouiller dans la jungle de cette ville qui n'avait pas de secrets pour lui. Sa rencontre avec un photographe de rue lui a donné l'envie de tirer parti de tout ce qu'il voyait autour de lui. Quelques mois plus tard, il était en mesure de travailler dans une chambre noire. Il avait été engagé comme assistant dans un petit studio où il était très mal payé. Il n'y est pas resté longtemps et est parvenu à avoir un emploi modeste dans un cabaret de la IIe Avenue.
En faisant des économies, il a pu acheter un bon appareil et aussi un poney : le weekend, il faisait le portrait des gosses du quartier. Mais le climat de New York ne favorisait pas son activité et il a dû abandonner son poney. Il a alors quitté l'appartement familial et a dormi dans les parcs ou sur les bancs de la gare. Quand il le pouvait, il allait dormir dans un foyer du Bowery. Il a exercé mille petits boulots. Passé vingt ans, il a réalisé des photos pour les passeports. Il a pu être embauché par le United Press International Photos, une agence de presse qui était alors importante.
Il a été embauché chez Acme et y est demeuré un certain temps. Entretemps, il avait appris à jouer du violon. Un ami musicien lui a laissé sa place pour accompagner la projection des films. Mais l'avénement du cinéma parlant lui a fait perdre son emploi. Il avait une prédilection pour le quartier général de la police de Manhattan. Il a pu y faire des piges. Puis il a réussi à faire des photos pour bon nombre de journaux new-yorkais. Peu à peu, il a eu des contacts avec la plupart des tabloïds de la cité et s'est fait de nombreuses relations. C'est la période où il t des relations dans le milieu de la presse. Il s'est surtout consacré aux gangsters (il a même été l'ami de Dutch Schulz, qui deviendra après guère une figure mythique de la littérature de William S. Burroughs). Et il s'est aussi fait une solide réputation de reporter.
Elle était tant consolidée que le Museum of Modern Art lui a proposé une importante rétrospective au milieu des années trente. Il a réalisé, toujours grâce aux progrès de la technique photographique, des portraits-charge d'artistes comme Pablo Picasso. Son penchant pour la caricature, qu'il trouvait dans le spectacle des rues, il l'a poussé jusqu'à son comble dans ce travail expérimental. Après la guerre, il s'est rendu à Hollywood et parvient à faire son trou dans le monde du cinéma. Il a réalisé un film nommé Naked City. Il a aussi eu le projet de tourner un Naked Paris. Ces mémoires nous donne l'opportunité » de découvrir ce grand créateur et d'admirer sa faculté de surmonter les obstacle et de narrer sa vie en toute simplicité.
Gérard-Georges Lemaire
08-02-2024
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