avec le soutien éclat ou éclat
hotel de beaute
ID : 163
N°Verso : 111
L'artiste du mois : François Lelièvre
Titre : Vers l'horizon...
Auteur(s) : par Nathalie Réveillé
Date : 31/08/2018



François Lelièvre vit et travaille en Bourgogne, c’est là qu’il expose, de Villeneuve-sur-Yonne à Sens, dans la discrétion. Or l’originalité et la valeur plastique de son œuvre méritent à l’évidence, selon Verso, d’être davantage connues. Ce dossier de rentrée est donc consacré à François Lelièvre, sculpteur et peintre, avec une analyse rédigée par Jean Gaudaire-Thor, lui-même artiste, et un texte signé par une historienne de l’art, Nathalie Réveillé.
Aux lecteurs de Verso de regarder, lire et juger.

Jean-Luc Chalumeau

Vers l'horizon...
par Nathalie Réveillé

« ... Ils auront montré, surtout, l’importance que j’attache
à l’invisible, à ce qui n’est pas dit.
C’est là que réside la plus belle des vérités. »
Samir Boumediene. « La colonisation du savoir. »
Éditions des mondes à faire. Vaux- en-Velin. 2016. P 479.

Le regard de l'artiste s'avise de ce qui nous est a priori invisible. François Lelièvre semble disposer d'un oeil tactile et d'une vision révélatrice d'une certaine « macroscopie des nervures existantes ».

Les oeuvres présentées ici oscillent en une douce alternance. Elles balancent entre la plongée en de solides et consistants tissus que procurent les branches ou les troncs et la sensuelle résurgence, en surface, de la fluidité des encres, d'ailleurs engendrées de la combustion de ces mêmes bois ! Cette écriture jumelle se joue d'un rapprochement courtisan de ces deux matériaux en une filiation souvent oubliée. François Lelièvre nous suggère ici un accord polyphonique du visuel et nous amène à une harmonieuse réconciliation de ce qui, par habitude, aurait pu être qualifié « d'antinomique dialectique de la matière ».

Il transpose, par le geste incisif, percutant, puis se faisant caressant, une vision passagère que nul autre que lui ne semblait percevoir. Au creux de la fibre du bois, il dépose et appose, en une gestuelle d'artisan sculpteur, un réseau texturé, propre à la rêverie et à la divagation de l'esprit.

Parce que le travail de cet artiste n'est pas de produire des objets ou d'en faire des sujets, il nous est donné à voir des formes plus que des produits, des matières plus que des réalisations d'artefacts.

Peut-être cela se veut-il, en fait, une approche amoureuse de la densité des bois qu'il utilise ?

Peut-être est-ce aussi une envie irréductible de laisser sous-jacent ce que nous cache habituellement l'écorce protectrice de toute intrusion du visible ?

Il nous rend accueillant, en un voyage métaphysique et par le dépassement de ces limites du visuel, le suivi et l'écoulement d'un flux sensoriel, dont le toucher et la vue sont les principaux vecteurs. A chaque trace de l'outil, à chaque caresse de sa main sur les trames, à chaque application des encres, l'artiste est en somme un médiateur au regard d'un univers qui lui est propre, mais que, par ailleurs, chacun porte en soi, enfoui, comme en une inconscience de ce qui nous a précédés.

Francois Lelièvre joue, certes, de temps à autre, de quelques lointaines analogies du réel... Mais il s'agit là d'une figure et non d'un stratagème. Configurations donc, qui appellent à notre projection en un univers souche, comme en une certaine matrice, par nous oubliée.

Il semble vouloir nous faire revenir en mémoire que cette « entité matricielle » ne nous a jamais quittés. Que c'est d'elle que nous procédons et que c'est par elle que nous existons. Une forme indéfinie, non estimable en tant que matériau, non plus que par nous nommable, mais qui pourtant reste perceptible. Une présence, une entité, un mode de traduction poétique, qui néanmoins reste irrémédiablement en nous, paraissant coincé « derrière l'occiput », comme aime à le souligner JMG Le Clézio pour la poésie d'Henri Michaux, mais que nous avons eu jusqu’alors tendance à retrancher de nos contemporaines habitudes...

Graminées, vagues, coquilles, corrosions, stries, strates, callosités, herbages, « noeudations », étoilements, sinuosités... Les clefs de son langage sont celles d'une nature qui ne s'apprivoise jamais. D'une nature qui, inlassablement, retourne à son état d'origine. En sa gestuelle, il en reprend d'ailleurs les procédures d'érosion : brûlages, brossages, élimage, projections aqueuses, encrages, maculations, badigeonnages, polissages...

Il nous entretient de ce qui fondamentalement reste inscrit en nos mémoires. Il nous fait prendre conscience, par une verve tactile et une visibilité évidentes, de ce qu'est l'entropie des matériaux abandonnés, des matières en transformation par une naturelle érosion. Mais il s'agit bien plus d'en extraire une incrédule beauté que d'en montrer une corruption avilissante.

C'est pourquoi sans doute, il lui est aussi facile en cette approche, de passer d'un matériau à l'autre. Aisé de vaquer entre compacité du bois et fluidité de l'encre. Parce que, quel que soit le matériau utilisé de ces deux médiums qui ont pour lien l'organique, sa main trouvera toujours une entrée tactile et sensorielle, voire poétique et sensuelle, en cette donnée qu'est la genèse de la forme qu'il cherche à mettre au monde.

L'artiste ainsi se joue des passages : oscillant entre le tronc de l'arbre dénudé et la ligne qu'il y creuse, entre le lissé des bois érodés ou le poli des sculptures achevées, entre l’aplat de la feuille de papier, matiérée, et le dépôt des encrages circoncis d'un tracé maîtrisé... Passages.

L’oeuvre, fragment infime, amenée à l'infini démultiplication par la ductilité même de son procédé de création, se veut ainsi une parcelle d'un monde en constante évolution.

C'est une sorte de microcosme, un minuscule segment de ce qui se veut, dans la nature, être une constante expansion. En ce sens, toute forme que prend le travail de François Lelièvre se décline en une infinité de parcelles qui se modulent, expérimentent leurs contacts et s'interpénètrent en un monde jamais achevé, jamais enclavé.

Les travaux sur bois de l'artiste, peuvent alors se transposer tout autant en des panneaux plats, « palle » quasi votives, proches de bas-reliefs, qu'en des adjonctions tridimensionnelles relevant de la qualité érectile des piliers ancestraux, des bois flottés ou des brises-lames érodés. Les encres s'autorisent à s'extrapoler d'un moment unique de création, à être reprises, réitérées après une gestation de plus ample pensée, en une infinité de propositions et en un développement pluriel. Les effets sur sylves consentent à des déclinaisons en quelques couleurs, variantes et variables des terres qui les accueillent. Les formats des « calligraphies » acquiescent à une fluctuation étonnante qui en caractérise les amplitudes sérielles. Et, peut-être, est-ce cet immuable monde fluctuant, perçu et traduit en un geste sûr, qui rend aussi haptique pour le spectateur le travail de l'artiste ?

Intervient en cette oeuvre une ligne de tension extrême mais ténue, entre deux points, dont notre regard de spectateur et le geste performatif de François Lelièvre sont les centres : tension intense, entre intérieur et extérieur : entre ce qui est audedans, le caché à notre perception, l'invisible, et le dehors, ce que nous suggère et nous laisse percevoir ou plutôt entrapercevoir la gestuaire inscrite par l'artiste en ces matériaux choisis. Polarité, flux binaire, qui nous rend acteur de l'action artistique par notre présence et notre captation de l’oeuvre.

François Lelièvre nous amène à toucher, à regarder : à toucher du regard. Ses créations sont des incitations pour ne pas dire des excitations. Mais très vite aussi se font, en nos esprits, de désaltérants et reposants breuvages. Son travail, par lui mis à nu, comme en une duplicité de sa première gestuelle, nous incline à la caresse visuelle ou tactile de la matière sublimée qu'il nous propose. Il nous engage à un partage d'une évidente poétique de l’oeuvre, en la réception que nous serons à même de lui accorder.

« Affleure ici l’invisible dans les trames du visible » !
Emanuele Quinz. « Le cercle invisible. Environnements, systèmes, dispositifs. »
Les presses du réel. Dijon. 2017. P 12.

 



 
 
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