avec le soutien éclat ou éclat
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ID : 152
N°Verso : 103
L'artiste de l'été : Marine Joatton
Titre : Vagabondage pictural
Auteur(s) : par Louis Doucet
Date : 29/06/2017



Url : http://www.joatton.com/

Vagabondage pictural
par Louis Doucet

Certains de ces premiers dessins étaient réalisés à l’aveugle. Après avoir placé une planche de papier carbone entre deux feuilles, elle dessinait sur la première avec une pointe qui ne laissait pas de trace. Le carbone était transféré sur la seconde feuille sans que notre artiste puisse voir ou contrôler la progression de son dessin. Il en résultait des ruptures, des reprises, des décalages, des solutions de continuité du trait… Autant de surprises quand les papiers étaient finalement séparés… On pensait alors inévitablement aux productions préhistoriques telles qu’elles nous ont été laissées à Lascaux ou dans la grotte Chauvet. Cette cécité imposée avait pour conséquence d’abolir l’opposition traditionnelle entre le fond – le blanc de la page, massivement présent – et la forme. Le souci de remise en cause de l’espace pictural conventionnel restera toujours très présent dans les préoccupations plastiques de Marine Joatton. Plutôt que de poser un sujet devant un arrière-plan, elle procède en envahissant progressivement – en colonisant, pourrait-on dire – l’espace blanc de la feuille, jusqu’à ce que plus rien ne puisse lui être ajouté sans risquer d’en détruire l’équilibre. Le processus est semblable à celui d’une germination plastique qui fait que, quand la plante est arrivée à maturité, plus rien ne peut la pousser à croître d’avantage. D’où cette perpétuelle tension, cet équilibre potentiellement instable entre une très urgente nécessité intérieure et un non moins jubilatoire laisser-faire qui caractérise toute la production de Marine Joatton. Liberté et contrainte… Une opposition dialectique que saint Augustin[3] développait déjà au début du Ve siècle.

En 2010, Marine Joatton, qui n’avait jusqu’alors produit que des œuvres de format modeste, se lance dans la réalisation de très grands dessins sur papier. Des personnages issus de songes grouillent sur la feuille. L’artiste raconte alors volontiers qu’elle dessine, au saut du lit, les images qui ont peuplé ses rêves de la nuit. Les couleurs peuvent évoquer les illustrations de contes pour les enfants, tout comme les figures renversées et démembrées chez Georg Baselitz. Dans ces compositions, le regardeur a l’impression que l’artiste laisse les choses se faire d’elles-mêmes, refusant de trancher dans les contradictions et les incohérences propres au monde onirique, s’interdisant de tenter d’organiser une narration cohérente. Plus de respect des dimensions respectives des acteurs – un oiseau devient plus grand qu’un personnage humanoïde – ni de haut et de bas… Le spectateur est plongé dans un univers de chimères dont Ernest Renan écrivait que rien de grand ne se fait sans elles[4]. Cependant, à y regarder de plus près, les images que nous livre Marine Joatton n’ont rien d’idyllique, malgré leurs coloris séduisants et enfantins, malgré leur apparent caractère ludique. Les êtres – animaux et humains fragmentés, morcelés – s’y entre-dévorent ou s’accouplent. On se souvient alors que la Chimère mythologique était une redoutable carnassière et dépeceuse. L’artiste parle volontiers de chaîne alimentaire – titre d’une série initiée en 2004 – et c’est bien de cela qu’il s’agit. Ici encore, on en revient à l’art pariétal de la préhistoire, dont on peut penser que la chasse et la prédation en étaient des moteurs essentiels. La référence à un cycle de vie ou, plus précisément, à la lutte pour la vie chère à Darwin s’impose alors. On peut aussi penser au théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud, cette expression de la souffrance d’exister[5]. Mais, dans le même instant, comme par un effet de balancier, les noms de Vassily Kandinsky et de Jérôme Bosch viennent naturellement à l’esprit. Marine Joatton convoque donc notre mémoire visuelle et sensorielle, mais s’amuse à la chambouler et à nous déstabiliser en provoquant de salutaires carambolages, des courts-circuits inattendus. Dans les limites d’une seule feuille, fût-elle de grandes dimensions, l’artiste arrive à condenser sa propre expérience intime et plusieurs millénaires d’histoire de l’art. L’inquiétante étrangeté (das Unheimliche) théorisée par Ernest Jentsch[6] puis Sigmund Freud[7] se mue alors en inquiétante familiarité… Au risque de faire douter l’observateur de ses propres certitudes, de ce qu’il pensait être familier… Mythologie imaginaire et dérisoire, gaucherie affectée et parasitage se combinent à une volonté sans failles pour nous désarçonner, pour nous renvoyer à nos propres contradictions, nous placer face à nos fantasmes inavouables.

[3] Notamment dans ses écrits contre le pélagianisme.
[4] L’Avenir de la science, pensées de 1848, 1890.
[5] Le Théâtre et son double, 1938.
[6] Zur Psychologie des Unheimlichen, 1906.
[7] Das Unheimliche, 1919.

 

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