avec le soutien éclat ou éclat
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ID : 159
N°Verso : 109
L'artiste du mois : Marc Giai-Miniet
Titre : Les « digérants » de Marc Giai-Miniet
Auteur(s) : par Yak Rivais
Date : 08/05/2018



Url : www.marc-giai-miniet.com

 

Un artiste qui passionne et questionne

Marc Giai-Miniet peint, dessine, et depuis 1993 fabrique d’étonnantes boîtes. Elles sont apparues dans son travail comme un prolongement naturel et nécessaire, un élément indissociable, « son double ludique » dit-il. Peut-être une réminiscence de son goût pour le théâtre dans sa jeunesse. Marc Giai-Miniet se pose depuis toujours la question de savoir qu’est-ce que l’homme (voir son témoignage ci-dessous). Ses silhouettes humaines basculent vite « au monstre, au non fini de l’état larvaire encore ténébreux et limbique… »

Le ballet cruel et existentiel de sa peinture est ainsi équilibré par les boîtes désertes (mais inquiétantes). Marc Giai-Miniet passionne et questionne : impossible de rester indifférent devant ses inventions qui ne ressemblent à rien de connu, comme en témoigne le texte de Yack Rivais.

Verso rend hommage à Marc Giai-Miniet, longtemps président du Salon de Mai, né en 1946, un des plus originaux plasticiens français de sa génération.

J.-L. C.

Les « digérants » de Marc Giai-Miniet
par Yak Rivais

Et c’est ce que pèse l’homme qui intéresse Marc Giai-Miniet dans ses « grands digérants ». Trois boîtes portent ce titre en jouant avec le mot « dirigeants ». En haut, les efforts de l’homme pour s’élever, résister aux processus broyeurs, « résistance de l’esprit à sa perte », signale Marc Giai-Miniet : lectures, savoir, pensées, ce qu’il consomme en se trouvant peut-être. En bas, l’écart entre le conditionnement reçu et le conditionnement restitué, un nouveau livre à placer sur une étagère :la boîte ? La perte est-elle « inéluctable » ? Tout en prétendant que non, Marc Giai-Miniet montre le contraire : ses boîtes se lisent de haut en bas. La digestion se fait au milieu, comme chez Rabelais. Sans retour. L’artiste parle de double ludique, de désir théâtral d’adolescence (de jeu d’enfant : les boîtes sont des joujoux – à quand la boîte grandeur nature, DANS laquelle il prendrait place ?) Il parle de décervelage, de momies, de larves (qui n’apparaissent pas, la machine restant plutôt mécanique et vapeur, entre Jules Verne et Frankenstein). Il parle de métaphore douloureuse de la vie des hommes, de livres qui nous brûlent, nous métamorphosent, de bestialité et de transcendance, de « divinité inaccessible ». Et les titres, en effet (ceux de son dépliant), tirent vers cet emballage métaphysique : « boîte à l’embarcadère, la mémoire douloureuse, la broyeuse, l’Enfer, boîte dite au grand tamis, bibliothèque centrale ». Mais le fonds est rétif et la manière se refuse à trahir l’exégèse. Messer Gaster, « grand digérant », entrave la machine désirante, et le poids de l’âme entre le cou et le cul de Villon ne pèse guère. Il faut choisir car il ne transige pas. Un peu comme la petite fille d’un ami s’écriait à la vue d’une centrale nucléaire rejetant sa vapeur au ciel bleu : papa, regarde l’usine à fabriquer les nuages ! Beauté : « les nuages, les merveilleux nuages » ? Les nuages des centrales sont le déchet.

Giai-Miniet s’attache aux déchets, débris, épaves. Il en récupère dans des vide-greniers, les ranime. Mais les petits livres blancs de ses « bibliothèques », il les fabrique un à un. On pourrait les voir au premier degré comme un combustible à produire les rêves, ou comme une résistance au cauchemar. Mais en bas, on est dans le noir. Et le sous-marin sous-terrain fouisseur, obus-suppositoire qui rappelle Rabelais, s’il condense la science, la pensée, les espoirs, la spiritualité de l’homme, s’apprête à plonger dans le néant. Toute une vie d’étages supérieurs liée à l’activité de la tête, pour ce dernier voyage anal, une fois la digestion satisfaite. Toute cette consommation d’énergie pour survivre. Littéralement, le capitaine Némo est Né mot ? Mot né en verlan? Monnaie ? Les boîtes de Marc Giai-Miniet fourmillent d’interrogations relatives à l’identité humaine. Une série de procès-verbaux de l’individuel au collectif. Des paroles gelées qui déflagrent à retardement, comme la bataille du « Quart-Livre ». Interrogations sur l’action, sur la société, sur l’art : les boîtes sont des « Vanités » transposées. Tu ingurgites, tu fais l’éponge, tu brûles et tu consommes, tu gagnes ta pitance. « Tu prends conscience, tu luttes, tu veux t’élever pour gagner un peu du divin car tu sens le gouffre sous tes pieds », transpose Marc Giai-Miniet. Mais au bout du compte: l’addition. Le « dur désir de durer ». Des idées gelées, à la matière fécale, une fiction humaniste, offerte à la méditation: la partie médiane enchâsse dans ses machines la clé du cabinet sanglant de Barbe-Bleue. Il s’agit de vie et de mort, avec les nuances jusqu’au « pompier » parfois. La question eschatologique est scatologique par lapsus. Quelle énergie pour l’homme et pour qu’il en fasse quoi ? « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». La sentence de Gay-Lussac est activée à la loupe, entre le bien et le mal, entre soleil absent, lumière artificielle, et lune en guise de sphincter anal sur l’univers. Les fantômes blancs des livres (« Fahrenheit 451 », la température à laquelle ils brûlent) ne sont que feux follets, consommés pour aller plus loin, juste un peu plus loin. « Que détruire lorsque enfin tu auras détruit ce que tu voulais détruire ? » se demandait Henri Michaux : « Le barrage de ton propre savoir ».

 

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