avec le soutien éclat ou éclat
hotel de beaute
ID : 189
N°Verso : 126
L'artiste du mois :
Jean-Pierre Cornet

Titre : Le regard et l'émotion
Auteur(s) : par Morgan Bancon
Date : 25/10/2021



Le regard et l'émotion
par Morgan Bancon

Il existe bien une couleur spéciale, un peu maudite, qui contient toutes les autres. D’aucuns prétendent reconnaître le coloriste véritable à l’usage qu’il en fait. Mélanger blanc et noir pour la bien obtenir est insuffisant – les peintres ingénieux la génèrent autrement – et avec elles apparaissent toutes les difficultés de nuances, de voisinages, de dénominations, de symboles. Entre un « bleu cendre » et un « gris d’azur » il y a l’épaisseur d’une montagne, celle qui obsède Jean-Pierre Cornet depuis longtemps, et qu’il arpente en maître discret et intranquille. Zinc de Paris, baie de Somme, ou boîte lumineuse remplie de musiciens, ses pas reviennent irrésistiblement vers ce continent gris. Sa délicatesse et son goût du jeu l’y obligent. Pour qui sait y faire, cette tonalité n’est jamais ce « moyen terme » qui parcourt trop de cimaises comme une défaite aujourd’hui. La grisaillophobie d’un Delacroix sera démentie par le dernier Titien, par tous les grands espagnols, par Chardin – le miraculeux fond du portrait de Joseph Aved – par Whistler, Marquet, Morandi ou Picasso, dont les plus belles toiles sont des arrangements de gris. De surcroît, on remarquera le savant jeu des « harmoniques » rythmant généralement la trame de fond argentée chez Jean-Pierre Cornet. Quelques notes d’autant plus vives qu’elles occupent peu d’espace dans la composition, conception de la couleur qu’on retrouve chez Poussin.
Bien sûr et avant tout, il dialogue avec les Nabis, avec Matisse qu’il admire inconditionnellement, et ses scènes portent l’empreinte de certains hollandais du XVIIe comme Avercamp, Ter Borch, ou Saenredam, quoique cette influence soit plus souterraine.
La magnifique légèreté de sa touche, son attirance pour les perspectives frontales aux formes synthétisées parachèvent l’écriture de la sensation, du sentiment, mot galvaudé mais qui englobe aussi bien cette sorte d’innocence teintée d’humour pour représenter un édifice que l’envie de thèmes devenus pratiquement interdits en peinture : une auto, une dame promenant ses chiens, le sourire d’un enfant.
Une fois de plus, une œuvre bâtie comme le journal intime d’une sensibilité rare, dans lequel les préoccupations de l’époque ne sont pas étrangères. Bien au contraire, l’homme s’est frotté aux questions de la Modernité, souvent avec des acteurs de premier plan. Beaucoup reconnaîtront sa volonté de ne pas abandonner la « peinture d’Histoire » (Notre-Dame en flammes), à tout le moins d’en perpétuer un écho lointain et souriant à l’exemple de ses chorégraphies de figures dans les rues, et sa prédilection pour habiter ses décors de présence humaine.
Le secret, il faudrait certainement le chercher dans ce mot de Degas adressé à son ami Bartholomé : « Ne pas finir au salon, Une vie passée ailleurs – à la cuisine. »

 



 
 
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