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actualités des expositions

  [verso-hebdo]
18-01-2018

La lettre hebdomadaire de Jean-Luc Chalumeau
César n'aurait pas été content

La chronique de Pierre Corcos
Du rêve au mythe

La chronique de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

La chronique
de Pierre Corcos
Fidèle à ses valeurs
Idéaux trahis, valeurs piétinées, jeunesse perdue... Mauvais réveil pour la génération 68 ! Elle a cru à la solidarité interclasses, à la construction d'une société plus égalitaire, à la valeur du partage et à l'imagination au pouvoir. Gâtée par les Trente Glorieuses, elle s'est droguée à l'esprit d'utopie. Le changement social a été la cocaïne d'une génération intellectuelle... Désormais mise à la retraite, elle a bien dû se réveiller, ahurie, dans un monde férocement inégalitaire, malmené par l'ultralibéralisme, et où s'exacerbe un individualisme consumériste. L'imprévu et ironique « changement social » fut le retour en force du religieux et des nationalismes comme détestables opposants à la mondialisation ! Oui, mauvais réveil.

Clairement engagée à gauche, l'oeuvre cinématographique de Robert Guédiguian (né en 1953) se caractérise par une fidélité - valeur en raréfaction aujourd'hui - qui s'exprime à différents niveaux : fidélité à Marseille, où il est né, et particulièrement au quartier populaire de l'Estaque, décor autant que personnage de nombre de ses films, fidélité à une troupe d'acteurs complices (Ariane Ascaride, devenue son épouse, Gérard Meylan, Jean-Pierre Darroussin, Jacques Boudet, etc.) auxquels les spectateurs se sont peu à peu attachés, fidélité à ses origines arméniennes (Le Voyage en Arménie 2006, L'Armée du crime 2009, sur le groupe de résistants communistes mené par Missak Manouchian), fidélité enfin et surtout à son idéal d'un monde égalitaire porté par l'ouverture à l'autre, la convivialité, le sens du partage. Le public avait plébiscité Marius et Jeannette (1997) et, vingt après, toujours fidèle, applaudit au dernier film, La Villa... Comme s'il avait perçu que chaque oeuvre constituait une sorte d'état présent des lieux pour un cinéaste de gauche - bilan actuel des échecs et désillusions, mais également des valeurs résistantes et des espoirs crédibles -, le public averti, et particulièrement celui de la génération 68, ne se contente pas des émotions que provoquent ces fables populaires, ces chaleureux mélodrames, mais cherche un message discrètement enveloppé dans tel symbole ou telle intrigue. Dans La Villa, ce n'est pas seulement une voie éthique et politique qui est suggérée par un plan, une séquence, mais l'esquisse d'une sagesse en face de la mort et à l'orée de la vieillesse.
Après une attaque cérébrale survenue au père de famille (Maurice : Fred Ulysse), ses trois enfants se réunissent dans sa villa (elle représente, comme dans La Cerisaie de Tchekhov, toute leur mémoire de jeunesse), surplombant la jolie calanque de Méjean, près de Marseille. Voici Joseph (Darroussin), acerbe et ronchon, licencié de son boulot et flanqué de son ex-compagne, Bérangère, une petite jeune pragmatique et bien d'aujourd'hui (Anaïs Demoustier), et voici Angèle (Ascaride), comédienne de théâtre qui n'est jamais revenue depuis la perte, tragique et accidentelle, de sa petite fille en ces lieux. Armand (Meylan), lui, est resté ici à s'occuper du petit restaurant paternel, se donnant beaucoup de mal pour servir, généreusement et bon marché, sa clientèle. Cette villa, cette calanque devient le refuge réparateur d'une fratrie (symbole aussi de communauté) que l'individualisme compétiteur actuel a d'autant plus malmenée que le vieillissement qui pointe fragilise chacun. À la mer, dont on entend le murmure paisible au tout début et que l'on contemplera à la fin, symbole d'éternité, répond un train qui passe régulièrement, le train de l'Histoire qui file... L'Histoire aujourd'hui se manifeste notamment par le drame collectif de l'immigration de masse. Il prend toute sa place après le milieu du film, car Joseph et Armand découvrent trois enfants, sans doute orphelins, des réfugiés qui ont échoué là, et que la fratrie va protéger, nourrir, sauver, se recomposant ainsi autour d'un malheur infiniment plus terrible que le sien.
Au-delà des tragédies et histoires d'amour dont le scénario est généreusement truffé (suicide d'un touchant couple de vieux, des voisins fidèles, passion d'un jeune pêcheur pour Angèle, etc.), on comprend bien vite par les petites phrases contestataires de l'un, par les silences longs et graves des autres, par le débat que suscite la transmission des valeurs paternelles de partage, ou enfin par ces symboles récurrents (la calanque, la mer, le train...), que le vingtième film de Guédiguian transmet une chaleureuse parole. Reçue pleinement par la génération 68 encore fidèle à ses utopies, également par une France précarisée, prolétarisée, parfois tentée par le nationalisme, et enfin par tous ceux, nombreux, qui ne peuvent se résoudre au « There Is No Alternative », slogan favori de Margaret Thatcher.
Cette chaleureuse, et mélancolique, parole de cinéaste reprend à sa façon la belle injonction d'Henri Michaux : « Faute de soleil, sache mûrir dans la glace »... Alors, pour s'épanouir dans les rigueurs du temps et supporter les mauvais réveils, une valorisation de l'art (ici, le jeune pêcheur transfigure sa vie grâce à la pratique théâtrale, et Joseph le râleur va enfin se mettre à écrire), quelques amitiés fidèles (la séquence souvenir des personnages correspond à un autre film de Guédiguian - Ki lo sa ? -, tourné il y a une trentaine d'années avec les mêmes comédiens et dans les mêmes lieux : un fait rarissime au cinéma), une solidarité envers les plus démunis (images bouleversantes avec les petits réfugiés), et la sauvegarde de ces abris d'humanité seront les prescriptions d'un cinéma qui, en « ces temps de manque » pour reprendre l'expression d'Hölderlin, fait du bien à beaucoup de personnes semble-t-il.
Pierre Corcos
14-12-2017
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