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[verso-hebdo]
23-06-2021
La chronique
de Pierre Corcos
Les ruses de l'Eros pictural
Si l'art, comme le résume Kant, n'est pas la représentation d'une belle chose, mais la belle représentation d'une chose, et si un vieux pichet grâce à Chardin, des rombières décaties grâce à Goya ou un mendiant en haillons grâce à Murillo deviennent artistiquement beaux alors qu'en eux l'on ne décèle a priori aucune « beauté naturelle », qu'en est-il donc de la représentation de ce qui, tout au contraire, suscite immédiatement l'émoi, l'attraction, la concupiscence ? La chair douce, la nudité d'un corps bien fait par exemple. Est-ce qu'on aime toujours la représentation, ou au moins autant son objet, rendu d'autant plus désirable qu'il est inaccessible ?... Et lorsque Freud écrit (Malaise dans la civilisation) : « Un seul point semble certain, c'est que l'émotion esthétique dérive de la sphère des sensations sexuelles, elle serait un exemple typique de tendance inhibée quant au but », qu'en est-il alors de la véritable émotion d'un visiteur qui s'attarde sur certains tableaux et dessins d'une exposition comme L'empire des sens - de Boucher à Greuze (au Musée Cognacq-Jay jusqu'au 18 juillet), une exposition qui « explore le thème de l'amour dans sa forme la plus licencieuse au prisme des créations de Boucher et de ses contemporains - maîtres, rivaux, élèves - tels que Watteau, Greuze et Fragonard » ? C'est le genre de question que l'on peut, encore et toujours, se poser et cela d'autant plus que la salle 8, le bouquet final, n'est rien moins qu'une sélection de soixante curiosa (collection de Mony Vibescu) à caractère pornographique évident...

Mais peut-être le visiteur vient-il voir L'empire des sens pour appréhender l'art de François Boucher (1703-1770), alors qu'artiste rocaille majeur, peintre d'histoire et acteur déterminant dans les arts décoratifs, toutes ces dimensions s'effacent ici devant le seul choix de ses oeuvres érotiques ? Ou parce qu'il aime certains thèmes (scènes bucoliques, boudoirs et alcôves) et le style de la peinture du XVIIIe siècle ? Ou encore pour admirer une fois encore ces peintres pour leur technicité, leur rendu virtuose des chairs (le subtil incarnato) et des drapés ?... Si l'on écarte la supposition, réductrice bien entendu, que le visiteur ait saisi cette occasion muséale pour admirer une magnifique collection de fessiers féminins, ronds, pleins, tendres et rebondis, ne peut-on trouver une autre motivation de visite tenant par exemple à cette sympathie - contestataire, impertinente - que l'on éprouve pour les ruses, l'intelligence, les stratégies ingénieuses que déploient les artistes pour déjouer les censures, exhiber sans en avoir l'air, saisir tous les alibis et prétextes possibles et faire triompher la liberté, l'Éros contre les interdits, la morale et la religion ? En un temps où, retour du religieux, néo-conservatisme et « culturellement correct » aidant, la censure revient en catimini, cette dernière motivation nous fournirait un fil original et euristique pour visiter l'exposition L'empire des sens.

La centaine de peintures, dessins, estampes, la dizaine de thèmes prévus par Annick Lemoine et Sixtine de Saint-Léger, commissaires de cette exposition, nous fournissent de nombreuses occasions d'apprécier la... duplicité, pour la « bonne cause », de Boucher et ses contemporains. Les désirs variés et amours multiples des dieux, dans la mythologie grecque, constituaient déjà d'excellentes prétextes pour mettre en scène lascivité et libertinage. Jupiter et Danae, Léda et le cygne, Syrinx et le dieu Pan, le bain de Diane par exemple peuvent être peints de façon à exalter le nu féminin, appuyer sur l'érotisme d'une posture, d'une situation : Greuze, Boucher, Fragonard comme, avant eux Titien ou Rubens, ne s'en privèrent point. Le visiteur ne peut qu'admirer la composition orientée de l'oeuvre et le choix des attitudes, dignes d'un bon réalisateur de films érotiques ! La fureur génésique, bestiale des satyres, mi-hommes mi-boucs, nous parlent sans doute moins de mythologie païenne que de débauches aristocratiques au siècle de Boucher. Par ailleurs, s'il est toujours défendu au siècle des Lumières de faire poser dans un atelier ou à l'Académie une femme nue, nos artistes ne s'embarrassent pas de cette contrainte pour représenter le voyeurisme/exhibitionnisme : ils ont recours à de jolies prostituées pour affiner leurs études, s'exercer sur le motif... Sauf pour des productions privées, il est rarissime que l'on puisse représenter l'acte sexuel à l'époque (une exception nous est quand même proposée), mais l'enchevêtrement des corps ne laisse aucun doute sur ce qui se passe. On ne sera pas surpris par le recours de nos peintres aux allusions, métaphores ou aux symboles : cruche cassée (viol), poule dévorée par le chat (prédation sexuelle), lait renversé (perte de sa virginité). On le sera un peu plus par tous ces dispositifs (miroirs, dévoilement) installant l'amateur en spectateur-voyeur, exacerbant ainsi son excitation. On découvre enfin, ruses étonnantes, ce recours à des détails « subliminaux » (c'est bien de cela qu'il s'agit !), tels que le sexe féminin ou masculin représenté par des plis d'étoffe, des effets de matière... Alors, à côté de l'audace crue de L'Odalisque brune (Boucher, 1745), exhibant sans aucun récit ou prétexte un splendide fessier, le visiteur pourra se sentir complice de tous ces tours et détours, de cette inventivité au service de l'extrême licence, faisant ainsi dialoguer l'Éros pictural avec la littérature libertine de l'époque.
Pierre Corcos
corcos16@gmail.com
23-06-2021
 
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Verso n°125

L'artiste du mois : Frédéric Brandon

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