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[verso-hebdo]
11-11-2021
La chronique
de Pierre Corcos
Illustration et peinture
« Il met des chaînes de montre aux dieux de l'Olympe » : en une boutade, Edgar Degas assassina Gustave Moreau comme peintre, en le réduisant à un illustrateur ridicule. L'histoire de l'art a-t-elle rendu justice depuis à Gustave Moreau (1826-1898), et la séparation, voire l'opposition entre l'art pictural et l'illustration est-elle aussi étanche qu'un sas de sous-marin ? D'une part, à l'égard de l'écrivain, l'illustrateur n'est pas dans cette relation de servile dépendance que Théophile Gautier croyait en affirmant qu'il « ne devait voir qu'avec les yeux d'un autre », mais plutôt dans un rapport de complicité, surtout d'interprétation, et avec le langage plastique qui lui est propre ; et d'autre part, au moins depuis 1960, la peinture de Gustave Moreau a été redécouverte et réévaluée à la lumière du fauvisme, du tachisme et de l'art informel... Et pas seulement des surréalistes (comme Breton ou Dali), parce qu'alors on aurait beau jeu de dire que cette reconnaissance-là entérinerait la formule rebattue pour Gustave Moreau de « peinture littéraire ». Mais une excellente occasion nous est donnée d'y voir plus clair sur ces questions, jusqu'au 28 février 2022 au Musée national Gustave Moreau, avec l'exposition Les Fables de la Fontaine. Et justement parce qu'il s'agit a priori d'illustration, à la demande d'un commanditaire et admirateur, Antony Roux (1833-1913), parce que tout le monde connaît les fables de la Fontaine. Une occasion de comparer ensuite l'art de Moreau avec les illustrations des Fables de la Fontaine par Jean-Jacques Grandville ou Gustave Doré. Le public se fera son opinion sur ces soixante-quatre aquarelles. Mais il serait étonnant qu'il n'admire pas l'élégance et la hardiesse de ces petits chefs-d'oeuvre, jamais exposés depuis 1906, qui émancipent et intensifient avec tant de grâce les couleurs.

Approchons-nous de quelques-unes de ces pièces. Le Chêne et le Roseau, bien avant d'illustrer la fable célèbre, se donne comme une peinture de paysage, tout à fait lyrique, parsemée de taches bleues, vertes et ocres, à laquelle une vigoureuse composition en diagonales croisées (au chêne tordu s'opposent les effets visibles de la tempête) apporte toute sa violence. Quelques touches éclatantes de couleurs pures déréalisent ce paysage, convulsif comme un Delacroix, et suggèrent l'audace du Moreau coloriste... Que dire de cette munificente aquarelle, Le Rat de ville et le Rat des champs, si ce n'est qu'un illustrateur classique, même talentueux, n'en aurait pas fait le prétexte à une somptueuse nature morte à la hollandaise, où ainsi les deux principaux protagonistes, les rats, perdent leur visibilité dans un rutilant bouquet de couleurs et un amoncellement décoratif d'objets et victuailles ? En vrai peintre, Gustave Moreau s'émancipe de la fonction didactique de l'image au profit de la pure jubilation chromatique, où sont d'ailleurs perceptibles ses premières inclinations vers les romantiques (Delacroix Chassériau), mais également une prédilection pour les Vénitiens (comme Titien), favorisée par son séjour (1857-1859) en Italie. Par ailleurs, si les esquisses, les études préparatoires qui nous sont ici offertes, et consciencieusement réalisées au Muséum d'Histoire naturelle, à la Galerie d'anatomie comparée et à la Ménagerie du Jardin des Plantes, montrent autant son souci de la réalité que sa technicité graphique (cf. l'étude L'Éléphant Bangkok du Jardin des Plantes), il est patent que, dans la retraite de son atelier et l'alchimie de son âme de peintre, toutes ces observations de naturaliste ne se traduisent pas, jamais, par une facture... naturaliste. Et s'il est exact qu'il s'en est bien allé fureter à la Bibliothèque nationale, et qu'il a compulsé une riche documentation (les exemplaires illustrés du Magasin Pittoresque) à sa disposition chez lui - activité référentielle à quoi les peintres, à la différence des illustrateurs, se livrent rarement -, est-ce pour autant qu'il faut qualifier définitivement sa peinture (et ainsi en minorer les autres aspects) de « trop littéraire » ? Un jugement dont toute sa vie - il le confia à la veille de mourir - il souffrit... Regardons maintenant Le Savetier et le Financier : c'est une aquarelle subtile, délicate, d'atmosphère, qui se détache des intentions ironiques de La Fontaine, autant d'ailleurs que des propositions illustratrices de ses prédécesseurs, Grandville et Doré, attachés eux à renchérir sur la morale sociale de la fable. Ici l'on ne sait trop où et quand ça se passe. Rien qu'un songe coloré...

Bien entendu - et la visite du Musée Gustave Moreau, qui est aussi sa maison-atelier regorgeant de tableaux monumentaux au charme suranné, en convainc le public -, le peintre resta toujours cet artiste rêveur, solitaire, érudit, entiché de sujets allégoriques que l'histoire religieuse ou la mythologie grecque lui fournissaient amplement. Il souhaitait partager ses élans de spiritualité, de mysticisme, nous transmettre beaucoup de choses... et se perdait maintes fois, il est vrai, dans les détails et une symbolique complexe.
Mais, s'il fallait sortir enfin de ce repérage esthétique, nécessaire mais insuffisant, alors rien de mieux que cette exposition, que cet ensemble d'aquarelles surprenantes par le charme, l'audace, la modernité de leur traitement chromatique, où le peintre Gustave Moreau, fils de Delacroix et père des Fauves, semble nous adresser un joli clin d'oeil post-mortem.
Pierre Corcos
corcos16@gmail.com
11-11-2021
 
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Verso n°129

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