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[verso-hebdo]
18-11-2021
La chronique
de Pierre Corcos
Inhumanité rampante
Se contenter juste de montrer l'état des choses, en cumulant, concentrant, superposant ses effets, voilà qui recèle un pouvoir critique redoutable, que l'argentin Guillermo Pisani, auteur de J'ai un nouveau projet (jusqu'au 21 novembre au Théâtre de la Tempête), dont il a aussi réalisé la mise en scène, maîtrise remarquablement. Trente personnages pour raconter huit histoires qui se déroulent simultanément dans un bar parisien. Toutes ces histoires illustrent la gestion globale de notre quotidien, et plus particulièrement du travail, par un néolibéralisme (cf. l'excellent essai « Il faut s'adapter ». Sur un nouvel impératif politique de Barbara Stiegler, Éd. Gallimard) en convergence avec les nouvelles technologies numériques. L'ordinateur portable et le smartphone omniprésents : voici pour le hardware. Les plateformes numériques, les réseaux sociaux : voilà pour le software. Et non seulement il faut s'adapter à une accélération exponentielle, mais il convient encore de s'y montrer créatif. « J'ai un nouveau projet... de start up. Bravo, super ! ». L'esprit d'innovation permanente de la Silicon Valley rencontre l'exigence accrue de rentabilité d'un capitalisme que la baisse tendancielle du taux de profit conduit logiquement à la surexploitation. Guillermo Pisani s'est à l'évidence bien documenté avant d'écrire sa pièce, car saisissante est l'impression de vérité produite. Du travail ubérisé et du néomanagement à la rencontre érotique via l'application Tinder ou Meetic, en passant par les espaces anonymes de coworking, cette société qui vibrionne sous nos yeux effarés de spectateurs est bien la nôtre. Celle qui tend à s'imposer à l'encontre de toutes les résistances ou contestations. Les mots nouveaux dont elle pare les nouveaux maux qu'elle génère constituent peu à peu une langue de bois, voire une novlangue opacifiant, engourdissant l'esprit critique et sa vigilance. Ce fonctionnaire du ministère des Finances, ce réalisateur de films, cette D.R.H. d'une grande banque, cette naturothérapeute, etc. sont toutes et tous emporté(e)s par une nouvelle donne sociale qui les aliène, par un devenir numérique qui peu à peu les fantomatise. Dans cette nouvelle « servitude volontaire » (La Boétie), ils finissent par vouloir ce qu'en fait ils subissent. Guillermo Pisani constate que « le triomphe du néolibéralisme et de l'organisation capitaliste « par projets » n'a pas été le triomphe de la liberté », et sa pièce, sa mise en scène et les cinq acteurs le révèlent magistralement. Hyperactifs, sans mémoire et toujours projetés dans un futur immédiat, aucun des protagonistes, à des degrés divers, n'est vraiment autonome. Et cette absence de liberté s'éprouve physiquement par une sourde oppression anxiogène. L'omnipotence de l'ordinateur et du smartphone y contribue : elle est ici rendue - trouvaille scénographique - par des projections d'écrans tout au long de la pièce. Avec brio, Pisani parvient à tirer des effets humoristiques de cette arnaque et de cette folie généralisées. L'effet global et critique de sournoise déhumanisation est savamment obtenu. La loupe théâtrale a rempli sa mission !

Si J'ai un nouveau projet montre clairement en quoi une inhumanité rampante peut consister, La lune et l'ampoule de Dario Fo (tous les dimanches à 17h, du 28 novembre au 19 décembre au Théâtre de la Girandole à Montreuil) semble fournir les éléments de bases par lesquels, tout au moins dans notre civilisation, la notion d'humanité retrouve sa consistance. Une épaisseur d'histoire tout d'abord : les références perceptibles à la Commedia dell'Arte, au vieil art du cirque également et aux personnages immémoriaux des clowns (nos deux compères, Luciano Travaglino et Patrick Dray, en sont deux magnifiques), puis ces chansons malicieuses en dialectes italiens évoquant une sagesse populaire narquoise. Cette façon, ensuite, de reconnaître et porter vive réponse à ce que tous les hommes doivent endurer : la maladie, la vieillesse, la perspective de la mort. Enfin cette joie authentique qu'une longue souffrance assumée, rédimée, libère... L'humanité de Dario Fo (lui méritait bien son Prix Nobel de Littérature !), cet immense écrivain de théâtre, par ailleurs comédien et auteur de chansons, se ressent déjà par sa façon chaplinesque de porter, tout ensemble, le rire et les larmes. Il s'y ajoute cette dimension, qui lui est propre, anarchisante, satirique : « La satire est l'arme la plus efficace que le peuple tient entre ses mains pour se battre contre les déformations et les abus des pouvoirs », disait-il. Mine de rien, dans ce merveilleux cabaret musical en deux actes, entre une chanson et un numéro de variété, un sketche burlesque et une saynète absurde, une pique grinçante et un moment de poésie, on va se moquer des puissants et de la religion ou évoquer l'exploitation cynique du travailleur ! Guitare, tambour, accordéon et surtout piano, dont joue avec talent Patrick Dray : la musique, omniprésente, met en valeur les textes de Dario Fo, bourrés d'insolence et de tendresse comme un coeur gros d'envie de vivre. Luciano Travaglino et Patrick Dray ont commencé à jouer ce spectacle il y a vingt ans. Eux ont pris des rides et des cheveux blancs, mais pas lui. Il garde toute sa jeunesse, sa saveur, sa drôlerie. Et surtout son humanité... Car il semblerait qu'on est en train d'insidieusement l'égarer, celle-là, dans quelques recoins d'algorithme et Big Data.
Pierre Corcos
corcos16@gmail.com
18-11-2021
 
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Verso n°127

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