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[verso-hebdo]
16-12-2021
La chronique
de Pierre Corcos
Théâtraliser
A priori, des lettres d'amour de François Mitterrand, les rushes non utilisés d'un documentaire ne sont ni des textes ni des objets théâtraux. Surtout si on les compare à tout ce qui a été spécifiquement écrit, conçu et imaginé pour la scène... Pourtant, avec l'aplomb quelque peu mégalomane des grands metteurs en scène, Antoine Vitez affirmait que l'on peut faire théâtre de tout. Peut-être. Mais se présentent alors de périlleux écueils de dramaturgie sur lesquels se brisent nombre de spectacles. Comment théâtraliser une littérature (ou une parole) qui n'est pas théâtrale, faire en sorte qu'elle passe la rampe ? Deux spectacles, Lettres à Anne (mise en scène de Benjamin Guillard, jusqu'au 31 décembre au Théâtre du Rond-Point) et Un vivant qui passe (d'après Claude Lanzmann, mise en scène d'Éric Didry, jusqu'au 7 janvier au Théâtre de la Bastille), sans donner raison définitivement à Antoine Vitez, témoignent de théâtralisations réussies.

Entre 1962 et 1995, François Mitterrand a écrit à Anne Pingeot mille-deux-cents lettres d'un amour qui devait en principe rester clandestin. Cette clandestinité a totalement disparu - et c'était prévisible - lorsque ces Lettres à Anne furent éditées en 2016. Mais alors qu'est-ce qui justifie qu'elles nous soient proposées, sélectivement bien sûr, à entendre sur scène ? Sans doute à cause de l'aura voire du mystère qui entourent (hélas ?) encore le pouvoir, les relations amoureuses, et en plus secrètes, d'une grande figure politique ont toujours fasciné un large public. Jouissive tension entre le « corps symbolique du prince » et son corps réel ! On en a tiré films et romans (cf. le prix Goncourt Creezy de Félicien Marceau), et probablement existe-t-il même une spécificité bien française en la matière... Avec François Mitterrand, nous avons affaire de surcroît à un président de la république, qui très loin de se réduire à un technocrate gestionnaire, était sincèrement féru de littérature (son admiration pour Gracq, Duras, Montaigne, etc.) et maniait le style avec l'éloquence de l'avocat qu'il fut d'abord, puis de cet homme politique complet, accordant un soin extrême - comme avant lui Jaurès ou De Gaulle - à la parole et aux discours... Comment procéder pour construire, avec ce choix de lettres intimes, un spectacle aussi séduisant ? D'abord interpréter cette correspondance par rapport au théâtre, comme ont su le faire Patrick Mille et Benjamin Guillard, ensuite trouver la mise en scène qui, transcendant la lecture, si incarnée fût-elle, produise un vrai spectacle. Ainsi, Benjamin Guillard a par exemple mobilisé la vidéo (Olivier Louis Camille), inscrivant par des séquences appropriées cette relation amoureuse dans le temps long d'une carrière politique et d'une histoire de France entrelacées. Une scénographie originale (Edouard Laug) à laquelle un excellent choix musical (Antoine Sahler, Lucrèce Sassella) donne sa profondeur, et surtout le jeu très vivant d'un Patrick Mille, seul en scène, variant les tonalités, pouvant aussi bien émouvoir que faire rire ou sourire, font le reste. Variété d'émotions, de sentiments (dont la nostalgie n'est pas le moindre !), curiosité, sans doute ambiguë, et enfin gravité de cette confrontation triangulaire entre l'Amour, la Mort et l'Histoire : comment au final ne pas être ravi par Lettres à Anne, un spectacle qui a si élégamment évité maints écueils ?

Dans le documentaire Un vivant qui passe de Claude Lanzmann réalisé à partir de l'immense Shoah, de ses rushes non utilisés, on trouve ce terrible témoignage de Maurice Rossel, médecin et fonctionnaire suisse, délégué de la Croix-Rouge internationale pendant la Seconde Guerre Mondiale, qui produisit un rapport positif sur les conditions d'enfermement à Theresienstadt, cet effroyable ghetto de transit vers Auschwitz, Treblinka. Rapport favorisant par là-même la poursuite des déportations... Implacablement, méticuleusement interrogé par Lanzmann, Rossel se réfugie derrière la « neutralité » de la Croix-Rouge et de ses protocoles, les actions d'embellissement nazies qui l'auraient abusé, le silence des prisonniers (soi-disant « privilégiés »), derrière d'autres allégations encore pour n'endosser aucune responsabilité. Voilà pour l'accablant documentaire de Lanzmann ; maintenant qu'apporte sa translation sur la scène ?... La théâtralité de ce document procède du choix judicieux, déjà, qu'Éric Didry, Nicolas Bouchaud et Véronique Timsit ont effectué dans ces interrogatoires/dialogues. En effet, certains recèlent la subtilité et la sourde conflictualité que l'on peut ressentir dans Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute. De plus, un « drama » se noue peu à peu, avec ce questionnement crucial : Rossel n'a-t-il vraiment rien perçu ? Est-ce là cécité par négligence ou par complicité ? Frédéric Noaille (Lanzmann) et Nicolas Bouchaud (Rossel) regardent les spectateurs, les prenant à témoin... Le décor montre la bibliothèque cossue, le confortable fauteuil dans lesquels le fonctionnaire suisse a pu calfeutrer son élusive neutralité. La scène rend ici tout son relief à la parole, dévoile tous leurs gouffres aux silences. Ce qu'il y a de théâtral dans ce documentaire a donc été saisi... « Le film agite véritablement tout le temps des questions de mise en scène », dit Nicolas Bouchaud. Et c'est parce que Didry, Timsit et lui les ont perçues qu'Un vivant qui passe trouve sa force sur le plateau, et progressivement se densifie en un rugueux et contondant objet théâtral.
Pierre Corcos
corcos16@gmail.com
16-12-2021
 
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Verso n°128

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