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[verso-hebdo]
13-01-2022
La chronique
de Pierre Corcos
Une élégante distance
Élégance d'Arnaud Desplechin dans ses films. L'élégant est, étymologiquement, celui qui choisit (elegere ou eligere = choisir, en latin). Sélectionner sa tenue, sa conduite, son langage. Et donc se manifestent une maîtrise, une attention qui aboutissent le plus souvent à cet effet d'aisance, avec une intégration harmonieuse des éléments. Alors exit les lourdeurs du pathos, ou la recherche grossière, « impolie » (c'est-à-dire sans polissage) de l'effet...
On retrouve dans Tromperie, le dernier film d'Arnaud Desplechin, cette élégance qui lui aura permis d'adapter, transposer, envelopper de cette qualité esthétique discrète, le roman éponyme (publication en 1990) de l'auteur juif américain Philip Roth où - dans une veine tragique ashkénaze et une crudité yankee -, il était question de sexe, d'âge, de mort, de cancer, de mensonge, de folie, d'adultère et de solitude... Mais la version très française du cinéaste évoquerait, quant à elle, du Marivaux (Desplechin a déjà réalisé des mises en scène théâtrales, et voulu d'ailleurs adapter ce roman au théâtre), et même la drôlerie d'un Truffaut ou ces destructurations narratives à la façon de Resnais (deux réalisateurs qui l'ont marqué).
Les malicieuses attitudes de Philip, l'écrivain américain double de Roth (Denis Podalydès), les continuels rires, sourires et parades de sa maîtresse anglaise (Léa Seydoux), les jeux de langage permanents entre les protagonistes, et surtout les variations subtiles dans les modes de filmage (image virtuose : Yorick Le Saux) contribuent à cette distanciation. Ou plus exactement à cette « bonne distance » qui exclut autant l'identification au pathos que l'analytique froideur. Et il fallait cette bonne distance - empreinte d'une tendre et douce élégance - pour que puissent intervenir dans Tromperie, sans que le spectateur en soit frontalement heurté, tous ces personnages féminins meurtris, déchirés. Par exemple Rosalie (Emmanuelle Devos) hospitalisée à cause d'un cancer possiblement fatal, ou bien cette ancienne étudiante psychiatrisée, ayant subi des électrochocs (Rebecca Marder), ou encore cette exilée tchèque persécutée par la police politique (Madalina Constantin), ou enfin l'épouse en larmes de Philip (Anouk Grinberg), désespérée d'être ainsi trompée... Mais ici la parole, le dialogue, le tête-à-tête sauvent, maintiennent toujours le lien social, humain, que ces situations tragiques, extrêmes tendent à rompre. En cela précisément cette adaptation cinématographique du roman reste fidèle à l'humanisme juif et freudien de Philip Roth, écrivain que révère Desplechin. Ainsi il y a toujours « les mots pour le dire », et donc pour pouvoir échapper au malheur absolu. Mais il y a l'écriture également (l'écrivain et son stylo, ses cahiers, son lutrin, sa grosse machine à écrire), et enfin tous les livres garnissant ce décor calfeutré de garçonnière londonienne. Une bulle littéraire, théâtrale, un monde protégé donnant l'illusion que les médiocres horreurs de l'existence resteront dehors avec la pluie.

Par ses douze chapitres (saisons, lieux, etc.), le film de Desplechin semble se feuilleter agréablement comme un beau livre, trop lisse regretteront certains. Il permet aussi au spectateur, de passer d'un décor de théâtre au début (on dirait celui des Bouffes du Nord) à un authentique studio, également d'accéder illico à la scène évoquée dans telle ou telle histoire racontée. Et même de produire des scènes imaginaires, burlesques, délirantes comme celle où l'écrivain est jugé pour sa misogynie supposée par un tribunal de femmes fellinien (cf. La Cité des femmes). Tribunal qui, dans le contexte actuel du mouvement #MeToo, trouve une corrosive actualité... Le film permet enfin de changer avec aisance de pays et d'époque, de thèmes et de drames. On dirait en somme la parole associative et digressive d'un analysant. Avec, à l'autre bout d'ailleurs, cet écrivain analyste qui écoute attentivement (il se dit même « audiophile ») et note scrupuleusement les paroles de toutes celles qui s'épanchent, en direct ou par téléphone. Et, pour cela encore, le réalisateur français est en phase avec l'écrivain américain et son rapport à la psychanalyse (cf. Portnoy et son complexe). Alors psychanalyse ? Roman ? Théâtre ?... Cet aimable glissement entre les registres contribue à la séduction élégante, intellectuelle du film, laquelle peut aussi bien agacer (« c'est un exercice de style ») qu'enchanter. Mais au final, demandera-t-on, qu'arrive-t-il à ce couple ? Un tel échange de haute volée entre un homme et une femme est-il parvenu à surmonter la différence d'âge, à changer les situations concrètes de l'un et de l'autre (les deux étant déjà engagés), à inaugurer une nouvelle aire de vie ? Non, même pas, l'écrivain américain et son amante anglaise finissent par se séparer... « Pourtant, ils arrivent ensemble à inventer des éclats de bonheur. Notre mortalité nous offre un cadeau infini : le désir. C'est un film hanté par la mort et pourtant c'est une utopie traversée par le désir », conclut Arnaud Desplechin dans une interview de présentation. La mort, le désir, le bonheur, des sujets bien graves qu'ailleurs on traiterait en rugueux mélodrame mais que ce film aborde avec cette élégante distance qu'ouvre l'intelligence du verbe, et que suscitent jeux formels et variations thématiques.
Pierre Corcos
corcos16@gmail.com
13-01-2022
 
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Verso n°128

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