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[verso-hebdo]
05-05-2022
La chronique
de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

Marc Chagall, una storia di due mondi, MUDEC, Milan.  Catalogue : Il Sole 24 Ore, 254 p., 32 euro.

C'est dans une des salles du nouveau musée milanais créé par la municipalité de Milan, le MUDEC (Museo delle Culture) que les oeuvres de Marc Chagall (1887 à Liozna, près de Vitebsk alors en Russie, aujourd'hui en Biélorussie -1985) sont présentées jusqu'au 31 juillet. Elles appartiennent toutes à la collection de l'Israel Museum de Jérusalem. Les plus intéressantes sont sans nul doute les dessins, en général exécutés à l'encre de Chine, mais il y a aussi des gouaches et des aquarelles, et beaucoup de gravures ((surtout des pointes sèches et des eaux fortes). Cela ne veut pas dire que les peintures soient dépourvues de valeur, loin de là, mais elles sont assez peu nombreuses et ne constituent pas un ensemble permettant de se faire une idée claire à propos d'une certaine période de la production de cet artiste ou encore à propos d'un genre de représentation. Ce sont des gouaches qui donnent une vague idée de l'amplitude de l'art du peintre. Toutes ces belles oeuvres sur papier suffisent néanmoins à faire valoir que nous avons affaire à un créateur vraiment exceptionnel.
Nous découvrons ici l'esprit de son oeuvre à travers les livres, car Chagall a été un grand illustrateur, prolixe et jamais à cours d'inspiration. D'abord, il tient à illustrer Ma vie, d'abord traduit en allemand en 1922 sous le titre de Mein Leben pour l'éditeur et galeriste Paul Cassirer, qui voulait réunir dans un portfolio ses eaux-fortes, puis   traduit en français par son épouse Bella chez Stock en 1931 (le texte original a été écrit en yiddish), qu'il avait richement illustré. Il y représente ses parents, sa vie de famille, les moments où l'on applique avec recueillement les règles religieuses et les lieux qui ont bercé son enfance dans le quartier de Peskovatik à Vitebsk. Des dessins à l'encre sont exécutés en 1945 pour le livre de Bella, qui a été publié en yiddish par Folk Farlag à New York en 1945 sous le titre de Brenendike Likht. Ces créations font découvrir le monde enchanté de son enfance, qu'il a tenu à rendre dans un esprit onirique.
Encore une fois, tout son imaginaire y est présent -, il ne manque que la couleur pour le restituer dans sa totalité. La gouache qui est une étude pour Le Marchand de bétail de 1942 montre que Chagall tient à préserver le style de ses débuts en le faisant un peu évoluer. En vérité, il ne veut rien oublier de son passé heureux. Il ne fait qu'ajouter de nouveaux éléments (ce qui a enrichi son expérience depuis son départ de la Russie) - on retrouve dans ces compositions des thèmes qu'il utilise très souvent comme le coq, le personnage la tête à l'envers ou qui vole en tenant la main de sa femme, qui sont la plupart du temps des autoportraits. Il a fait ensuite trente-six encres (surtout des scènes de la vie religieuse juive) pour le second livre de Bella, Burning Lights, publié à New York par Schoken Books en 1946. On découvre ensuite ses illustrations de la Bible, exécutées pour les éditions Verve entre 1955 et 1956. Puis viennent les illustrations pour les Fables de Jean de la Fontaine, qu'il avait faites pour le marchand d'art Ambroise Vollard, qui ne les a pas faites paraître.
Il a travaillé à ces eaux-fortes et gouaches jusqu'en 1931, créant quelques soixante pièces. Mais ce n'est qu'après la guerre que Tériade a décidé de les éditer à Paris. Enfin, Chagall a produit, toujours pour Ambroise Vollard (ce fut sa première commande), des illustrations pour Les Âmes mortes de Nicolaï Gogol. Les premières eaux-fortes datent de 1924, mais l'essentiel a été réalisé en 1948 quand Tériade a décidé d'utiliser les planches déjà exécutées et de compléter le volume. Le point le plus étrange de cette exposition et de ce catalogue et qu'ils s'achèvent par la présentation d'une sélection d'objets rituels juifs, de la Thorah aux chandeliers en passant par les shofars ! Sans doute, plusieurs de ces objets figurent dans les dessins de Chagall, en particulier dans le livre de son épouse, qui rappelle sa jeunesse au sein d'un milieu très pratiquant.
Mais c'est à mon sens un peu trahir la pensée de Chagall qui a bien entendu croqué des rabbins et des objets du culte - ce qui ressort des cérémonies à la synagogue, mais aussi dans le cadre de la vie quotidienne. Mais, depuis son installation à Paris, il a peint souvent des Christ en croix, tout comme la Tour Eiffel voisine avec les rues de sa ville natale en Russie. Ses compositions reflètent ce qui a été son expérience, qui l'a fait séjourner en Allemagne et aux Etats-Unis, autant qu'en France. Il n'a jamais eu des convictions orthodoxes et s'est plutôt intéressé à tout ce qui constituait son microcosme, des jeunes mariés au violoniste ou au colporteur de son quartier, de la vache qui vole jusqu'aux écuyères du cirque. C'est d'abord la poésie qui prime et elle peut être aussi bien sacrée que profane, se confondant le plus souvent dans son iconographie ludique, où la réalité est associée à l'irréel des rêves. Cependant, on peut s'estimer heureux de connaître une large partie de ce qu'il a gravé ou dessiné pour tous ces livres merveilleux car il y a mis le meilleur de son talent.




Les Nuits de la peste, Orhan Pamuk, traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, Gallimard, 688 p., 25 euro.

Ce dernier livre en date d'Orhan Pamuk surprend par son titre, qui   diffère de tous ceux des romans précédents. Il a une tonalité bien différente. Il fait état de l'épidémie de peste qui s'est répandue en 1901 dans l'île de Mingher où se dresse la forteresse d'Arkaz. Dans le préambule, le lecteur est avisé qu'il s'agit d'un événement réel qui a été traité sous une forme romanesque. Dans un navire battant pavillon ottoman, l'Azisiye, un représentant de l'administration sanitaire quitte Smyrne. Il s'agit d'un célèbre scientifique, Bonkovski Pacha, qui est chimiste au service du sultan, également pharmacien et homme d'affaires. Il a fait merveille dans ce grand port de l'Anatolie en endiguant rapidement l'épidémie de peste qui commençait à se répandre. Il a maintenant pour mission d'endiguer la maladie dans cette île. Il s'y rend avec Elias, lui aussi pharmacien de valeur. Il y déploie une grande activité en produisant, entre autres choses, de l'eau de rose.
Mais son succès n'est pas du goût de tout le monde : les herboristes, les rebouteux et les innombrables négociants de potions promettant des guérissons miraculeuses se plaignent auprès des autorités que ses méthodes ruinent leur commerce. Il est alors contraint de cesser provisoirement ses activités. Le récit est émaillé d'un grand nombre de réminiscences de l'histoire récente de l'Empire ottoman, en particulier de ses relations avec les puissances de l'époque. La guerre de la Chine avec le Japon a été l'occasion pour elle de prendre pied dans l'Empire du Milieu et les Ottomans n'ont pas voulu participer à ce pillage en coupe réglée sous couvert de protection contre la rébellion. L'auteur nous rappelle aussi quel a été le destin des derniers sultans, Mourad V, Adbülaziz, Abdulhamid II, déposé en 1909 et emprisonné.  Tous détrônés par des pachas félons et l'un d'eux assassiné.
Le prétexte ? L'arrivée à Alexandrie du docteur Nuri Pacha qui doit ensuite se rendre sur l'île de Mingher avec son épouse Fakizé, Sur ces entrefaites, Bonkovski est sauvagement assassiné. Le docteur veut résoudre l'énigme de ce meurtre abominable.  Le gouverneur, Sami Pacha, s'interroge sur les raisons de ce crime. Surviennent alors des événements bouleversant l'existence de cette île (qui est imaginaire, mais qui reflète assez bien la situation des contrées sous la domination ottomane. La terreur s'empare d'un certain nombre des habitants, qui cherchent à fuir sans respecter les consignes de confinement.
L'exercice du pouvoir reflète ce qui se passe à Istanbul C'est ainsi que l'auteur nous entraîne dans le véritable labyrinthe que constitue cet empire avec toutes ses religions, toutes ces coutumes diverses, toutes ces populations bigarrées et toutes ses particularités. Et il nous fait aussi comprendre quels sont les mécanismes du gouvernement en cette période critique. Cette île est une métaphore précise de cet univers qui est arrivé à son crépuscule après tant de siècles de gloire sur trois continents. Il nous amène souvent dans l'un des palais impériaux de la capitale et nous fait assister aux cérémonies, aux réunions politiques, et aussi aux activités privées. Le gouverneur apprend par un télégramme qu'il est destitué et remplacé par Ibrahim Ikka Pacha, qui ne tarde pas à arriver par voie de mer. Il est muté à Alep. Mais les événements prennent un tour inattendu dans l'île : une insurrection triomphe et décrète l'indépendance de Mingher.
Le commandant Kâmil devient le président de ce nouvel Etat qui se sépare d'Istanbul. Le nouveau gouverneur a été tué dès les premières heures du soulèvement. Mais la peste n'est toujours pas jugulée et la maladie fait chaque jour des victimes. Les mesures prises par le nouveau gouvernement ne plaisent pas à tous et un mouvement de colère dans les milieux religieux se transforme en insurrection sous la férule du cheikh Hamdullah. Kâmil est tué et Sami Pacha, qui était devenu premier ministre, est condamné à la pendaison. Malgré ces bouleversements radicaux, le docteur Nuri poursuit ses recherches sur la mort du docteur Bonkovski et sur le cas de tous ces empoisonnements encore irrésolus.
Les mesures sanitaires n'étant plus appliquées, le nombre de morts de la peste ne cesse d'augmenter. La situation se fait de plus en plus compliquée et explosive, avec en plus le mariage de la princesse Fakizé avec le cheikh. Ce dernier tombe malade et Nuri s'emploie à le soigner, mais sans succès. Fakizé devient alors la reine de cette île en plein tourment. Sur ces entrefaites, le docteur Nouri parvient à rétablir les mesures sanitaires et crée un bureau du Contrôle dirigé par un certain Mazhar. La maladie recule et la vie commence à reprendre. Le blocus est levé et l'île demeure indépendante. Mais tous n'apprécient pas la reine. Au bout du compte, c'est Mazhar qui prend le pouvoir et Fakizé est envoyée en exil avec son mari à Hong Kong où sévi la peste.
L'histoire s'achève ici. Un ultime chapitre a été écrit par l'arrière-petite-fille de la reine déchue qui nous apprend ce qui lui est arrivé, nous parle du la fin de l'Empire ottoman et du départ à Nice du dernier sultan et calife en 1923, de l'indépendance de l'île malgré plusieurs occupations étrangères. Dans cet énorme ouvrage, Orhan Pamuk s'est plu à raconter une fiction historique, avec tous les aléas que ce genre comporte. C'est là une entreprise étrange puisqu'elle serait à mi-chemin entre Tolstoï et Borges ! L'immense talent narratif de Pamuk lui permet de rêver tout haut de ce minuscule moment d'une histoire imaginaire qui nous apprend beaucoup sur la fin pitoyable de l'Empire ottoman. C'est aussi une vision utopique qui s'auto-détruit tout en ne disparaissant pas tout à fait. C'est un défi que l'auteur s'est lancé à lui-même, osant être à la fois Alexandre Dumas et Jules Michelet, et quelques autres grands auteurs que l'histoire a passionnés et a sous-tendu la quête littéraire.




Elégies de Duino, Rainer Maria Rilke, traduit de l'allemand par Rainer Biemel (Jean Rounault), Allia, 78 p., 6, 50 euro.

Né à Prague en 1875, René Karl Wilhelm Johann Josef Maria Rilke n'a pas donné de grandes satisfactions à son père, directeur de la gare, qui lui promettait une carrière militaire (il l'avait envoyé à partir de 1886 dans plusieurs écoles militaires, dont il est renvoyé en 1891) et puis, en désespoir de cause, un poste avantageux dans une banque. Il a fait de bonnes études secondaires, mais s'est très tôt passionné par la poésie : il a publié son premier recueil de vers intitulé Vie et chanson avant même de passer son baccalauréat. Il n'a qu'une idée en tête : quitté le foyer familial et il ne reviendra jamais à Prague. Le prétexte ? Suivre des études de philosophie à Munich où il part en 1896. Il fait ensuite la connaissance d'Andreas-Salomé dont il devient l'amant. En 1901, il fait la connaissance de Clara Westhoff, jeune artiste, ancien élève de Rodin. Il l'épouse en 1901 et ils ont une fille, Ruth. Mais leur mariage ne tient pas et Rilke continue à mener une vie errante à travers l'Europe, sans jamais trouver une situation stable. Il se rend à Paris en 1902 pour écrire une biographie de Rodin. Il devient le secrétaire du grand sculpteur. Mais une dispute va le contraindre à abandonner son emploi. Mais il termine la monographie sur Rodin. En 1910, au cours de ces pérégrinations incessantes, il fait la connaissance de la princesse autrichienne Marie von Thurn und Taxis avec laquelle il va nouer de profondes relations amicales. Il se rend souvent dans son château sur le bord de l'Adriatique d'où il peut contempler la ville de Trieste (alors autrichienne), mais où il ne se rendra presque jamais.
Il y écrit les premières pages de Duineser Elegien, une de ses plus belles oeuvres, qu'il achève en 1922 dans une tour qui lui a offert un ami mécène à Muzot, à Veizat, dans le Valais, non loin de Montreux (où il décède en 1926). C'est un ouvrage très étrange, entre la prose et la poésie, qui pourrait être considéré comme une sorte de journal intérieur, de compendium philosophique sur l'écriture et de réflexion sur les orientations de son art poétique. Il vient après l'écriture d'un nombre important de poésies, mais aussi d'oeuvres en prose, dont des nouvelles et des essais (essais sur le théâtre, éditions des lettres de Paul Cézanne, etc.). Il est difficile d'apporter une définition censée à ces « Elégies » qui s'avèrent des méditations très tendues et mélancoliques, mais aussi d'une force indéniable, où Rilke s'efforce de traduire les pensées qui le hante dans sa quête littéraire, qui passe par toutes sortes de formes.
L'invention est une constante qui ne se dément jamais et dont prouvent les Sonnets à Orphée, qu'il termine en même temps que ses Elégies de Duino. Rilke est un esprit libre, qui ne s'est jamais rapproché d'aucune école de son temps. S'il se révèle un solitaire, il n'en est pas moins incontournable car il a contribué à la fondation d'une poésie nouvelle à la Belle Epoque. Ce petit livre est une inépuisable source de connaissances sur la recherche de l'auteur, qui ne peut jamais se satisfaire d'une réponse simple et univoque. C'est un chef-d'oeuvre incomparable et, pour chacun de nous, un moyen de pénétrer les arcanes les plus secrètes de la poésie, qui n'est pas un pur divertissement mettant en avant les facultés d'aucuns de jouer habilement avec les mots. C'est une poursuite existentielle et métaphysique, qui n'a pas de conclusion.  En effet, ce voyage ne se termine pas quand s'achève l'oeuvre de Rilke, mais se continue jusqu'à nos jours dès qu'un homme ou une femme s'éveille à cette conscience de la vérité cruelle (mais sublime) du verbe.
Gérard-Georges Lemaire
05-05-2022
 
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D'une main peindre...
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"Rêves, ou c'est la mort qui vient"
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