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[verso-hebdo]
30-06-2022
La chronique
de Pierre Corcos
Un cinéma sociologique
Le cinéma peut admirablement réussir à évoquer une réalité culturelle, sociale, tant dans son aspect « objectif », factuel, qu'en de fines dimensions subjectives, de « vécu ». Ainsi le choix rigoureux de ce qui doit être filmé, sa mise en scène pointilleuse, la construction d'une temporalité spécifique parviennent à rendre compte de la vie provinciale, pour prendre cet exemple, que même celles et ceux qui y ont évolué ont parfois du mal à traduire verbalement... Le premier film de l'italienne Lina Wertmüller, I Basilischi, réalisé en 1963 et présenté actuellement dans une version restaurée en 4K, et celui de Pascal Tagnati, I comete, sorti cette année, traduisent de manière saisissante l'espace-temps provincial, encore pris dans les rets de la société traditionnelle. Ces oeuvres se situent aux confins du documentaire.

Tournant son beau film en noir et blanc, I Basilischi, dans les communes de Minervino Murge (d'où son père est originaire) et de Spinazzola, dans la région des Pouilles, et dans celle de Palazzo San Gervasio, dans la Basilicate (d'où le titre du film ?), Lina Wertmüller appréhende le provincialisme, la société traditionnelle italienne, par une série de séquences toujours pertinentes. La toute première séquence est la consommation rituelle de la soupe paysanne autour de la tablée familiale. Pas de commentaires à ce moment-là, on n'entend que des « slurps » et le bruit des cuillères dans les assiettes... Puis c'est la sacro-sainte sieste (commentaire ironique en voix off) qui assomme les habitants de la petite ville. Occasion d'images expressives, de présenter aussi quelques protagonistes de l'histoire, de symboliser enfin la torpeur générale, sous laquelle des conflits de classes, cependant, et de générations couvent et explosent parfois. Il y a aussi le jeu de cartes, qui pompe ce temps visqueux, les animations factices du dimanche, quelques micro-événements évoqués avec un savoureux accent... Habilement, le film réussit à être un tableau d'ensemble - puisqu'il montre les divers rassemblements des habitants et évoque quelques problèmes politiques - et à se focaliser en même temps sur un trio de jeunes gens, Francesco, Antonio et Sergio. Ils battent sans cesse le pavé, à la fois pour passer le temps (mais il ne passe pas !) et pour tenter d'aborder des jeunes filles que la décence, le qu'en-dira-t-on et l'ordre familial défendent comme d'inexpugnables remparts. La référence au chef-d'oeuvre de Fellini (dont Lina Wertmüller fut l'une des assistantes), I Vitelloni (1953), vient spontanément à l'esprit, même si I Basilischi s'avère plus fouillé et « sociologique »... Antonio prépare un diplôme de droit (son père notaire lui enjoint de ne pas fréquenter des fils de paysan) qui l'ennuie considérablement ; Sergio est instituteur. Doivent-ils rester ici comme la plupart, ou quitter ce « pays » où il n'y a aucun avenir, et s'en aller dans une grande ville ? Si l'un d'entre eux, Antonio, réussit à s'extraire de cette gangue provinciale, et à partir pour Rome, saisissant l'occasion de la visite d'une tante, et à revenir parmi les siens, riche de ses témoignages mirifiques, et auréolé de la gloire de ses exploits amoureux, il sera infichu de repartir ensuite. L'éthos provincial est si puissant ! C'est ici que chacun a dû construire son image de soi, et si « l'air de la ville rend libre », comme disait Marx, la solitude et l'insécurité n'y sont-elles pas aussi au rendez-vous ?

Coécrit par les habitants de ce village corse intéressés par le projet de Pascal Tagnati, Corse lui-même, I comete - Un été corse reste l'un de ces films-documents d'une étonnante vraisemblance, où les réalités locales sont scrutées et peintes comme en une fresque éclatante, ou un puzzle bigarré, découpé en micro-scènes expressives. Les logiques de reconnaissance interpersonnelles, valables à tous les âges, les conflits locaux et ceux avec la métropole, les tensions modernité/tradition, la revendication parfois chaotique d'une identité, les dérives insupportables du machisme, les bagarres soudaines et les discussions enflammées, enfin l'exutoire des fêtes nourrissent en images les avides caméras de Pascal Tagnati... Au-delà d'une représentation hédoniste et impressionniste de l'atmosphère aoûtienne, vacancière et lascive (certaines scènes, fort osées, le donnent à penser) où certains confineraient le film, I comete se présente plutôt comme une tentative sociologique (mais pas uniquement), par le biais d'un cinéma théâtralisé, d'approcher le provincialisme corse, l'insularité, les rapports entre les clans, les sexes, les générations dans l'« Ile de Beauté », tout en court-circuitant les clichés dont les touristes restent friands. Systématiquement filmées en plan fixe, les scènes, très diverses et contrastées à dessein, ne cherchent ni en elles-mêmes ni dans leur addition à délivrer un quelconque message. Elles contribuent à faire sentir, presque physiquement, la dense matière culturelle et sociale... Les notions sociologiques de rôles, de statut, d'interactions, de théâtralité, d'idéologie échappent ici à leur abstraction pour prendre vie et corps. Il aura donc suffi à Pascal Ragnati de n'avoir aucune fiction à déployer, de mettre tout jugement de valeur entre parenthèses, et surtout d'observer si longuement un village corse aujourd'hui, tout en en inventant une mise en scène qui échappe au réalisme conventionnel, pour que son I comete ouvre une nouvelle page du cinéma de moeurs et d'observation.
Pierre Corcos
corcos16@gmail.com
30-06-2022
 
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Verso n°129

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