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[verso-hebdo]
18-05-2023
La chronique
de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

Obstaculaire, Cédric Demangeot, dessins d'Ena Lindenbaur, L'Atelier contemporain, 128 p., 20 euro.

Pornographie, Cédric Deamngeot, postface de Victor Martinez, L'Atelier contemporain, 336 p., 25 euro.

Pour personne, Cédric Demangeot, lecture d'Alexandre Battaglia, dessins d'Ena Lindenbaur, L'Atelier contemporain, 168 p., 20 euro.

Le Poudroiement des conclusions, Cédric Demangeot, dessins d'Ena Linderbaur, L'Atelier contemporain, 160 p., 20 euro.


Je dois faire amende honorable : je ne savais rien de Cédric Demangeot et de son oeuvre. Sa brève existence (1974-2021), sans doute l'avait-il imaginée car le corpus de son oeuvre, entre les recueils de poésie et les traductions est considérable. Je vais tenter de me faire pardonner. Je vais d'abord parler d'Obstaculaire, un ouvrage qui rend bien compte de l'esprit de l'auteur. En premier lieu on doit rendre compte de la situation de cette oeuvre à notre époque. Depuis le début du XXe siècle (et déjà un peu avant), la poésie a eu des audaces formelles et de toutes sortes surtout avec l'apparition des avant-gardes. Elle devient concrète, visuelle (comment ne pas songer aux Calligrammes de Guillaume Apollinaire ?), concrètes et souvent associées à des principes nés à partir d'un courant artistique novateur. Gertrude Stein doit beaucoup au cubisme qu'elle a vu naître à Paris. On pourrait dire quelque chose de comparable à propos de la création de Vincente Huidobro. Cette course de plus en plus rapide vers des constructions s'éloignant de la tradition a produit des auteurs qui n'avaient souvent plus grand-chose à voir avec l'histoire de la poésie telle qu'on nous l'enseigne.
Toutes ces expériences, apparues avec Dada se poursuivent à l'heure qu'il est. Demangeot n'a pas suivi cette voie. Mais il n'a pas non plus choisi d'en rester à l'heure du ver libre. Son écriture associe étroitement une forme narrative (qui a ses limites) et un formalisme qui n'a rien à voir avec Stéphane Mallarmé, mais qui a néanmoins des règles assez strictes. Le mélange des deux genres est plutôt troublant, mais a son efficacité propre. De plus, il a tenu à conserver une grande fluidité dans son écriture. Il n'a pas eu peur de confondre l'ancien et le moderne, ce qui donne à ses poèmes une singularité profonde et aussi une force inégalable. Il aime enfin faire feu de tout bois et utilise aussi les ressorts de la prose littéraire. Ces pages possèdent une originalité qui est rare et, en même temps, une faculté de nous plonger dans des territoires inconnus et périlleux. En somme, le poète a voulu maintenir un certain paradoxe dans ses écrits, où le passé n'est pas exclu du présent. Il n'a pas cherché à imposer des normes, mais a, au contraire, multiplié à l'infini les modes de conception de ses poèmes, qui n'obéissent qu'au seul désir de prononcer des mots et des phrases qui éclairent ou qui nous interrogent, qui déroutent, où, à l'inverse, indiquent une direction.
Après Breton, après Aragon, après Antonin Artaud, après tous ces hommes et ces femmes de lettres qui ont tenté le diable de l'écriture, il a su découvrir des modalités nouvelles, mais qui n'ont pas vocation à être révolutionnaires. Elles sont différentes et parfois étranges, sans règles apparentes (et pourtant...), sans la volonté de nos égarer dans une forêt obscure. C'est une poésie qui aime jouer avec l'ensemble de ses facultés et qui révèle une pensée qui n'a rien d'obscure, mais qui toutefois ne se révèle pas au bout de quelques lignes. C'est sans doute là l'une des plus belles créations de cette fin de siècle et rares sont ceux qui ont été en mesure d'être à sa hauteur. Et la beauté n'est pas sacralisée dans ses poèmes. Mais elle est omniprésente, sans se déclarer toujours mais en rendant ses mots non seulement puissants,envoûtants, mais aussi désirables. On le lit, on l'entend et on se met à aimer ce périple qui est aussi complexe qu'intrigant. Il est plein d'enseignements, mais en rien didactique. En fin de compte, c'est une façon de réapprendre à lire : on ne cherche pas le sens caché ou le sens biaisé de ses textes, mais on se laisse porter par eux comme si nous étions emportés par un bateau ivre...
Pornographie a pas mal de traits communs avec Obstaculaires en dehors du fait que l'ensemble de sa poésie se concentre sur la notion du mal. Cédric Demangeot a souhaité nous entraîner dans les zones les plus sombres et maléfiques de notre esprit (ou de notre mode de vie), comme Dante Alighieri a choisi Virgile comme guide des régions infernales dans la Commedia. Mais loin de lui de nous faire connaître toutes les strates des pays où le péché est le dénominateur commun. Non, il a eu l'intention de dépeindre les tableaux de ces filles de mauvaise vie à la manière de Henri de Toulouse-Lautrec , Le monde est un lupanar, le monde est à ses yeux baudelairien, mais pire encore, menteur, trompeur et plein de chausse-trappes. C'est l'anti-Rousseau par excellence.
Tout peut être, explicitement ou non, un piège où l'on se laisse prendre par paresse ou inattention, mais également par inclination. Il y a en chacun de nous un loup qui attends de fondre sur un agneau, c'est-à-dire un être maléfique qui cherche sa proie. Sa proie la plus enviée est en lui. C'est son imaginaire qui dévore les êtres et les choses et qui le dévore. C'est sa satané libido qui dresse des décors peu recommandables et fait apparaître des créatures d'une insolente impudence. Ce qui donnait le sentiment d'être notre bien commun, notre richesse commune, se délite de ligne en ligne pour laisser voir ce qui dans les paysages les plus noirs contours. L'auteur ne déroule pas un récit, mais bâti un théâtre de guingois avec une multitude de scènes, les unes minuscules, les autres très grandes, et il donne à observer le revers de la médaille de l'humanité. La pornographie n'est pas un genre, ni même une vision de la sexualité qui a adopté un aspect négatif. C'est tout simplement ce qui, dans notre pensée, est du domaine de l'indicible et de l'incivile, du débridé et du salace.
Qu'on n'aille pas croire que ces poèmes sont tous le renversement des valeurs qui s'attachent à notre condition. C'est la conscience que le mal fait partie intégrante de notre identité. La littérature de second rayon était réprouvée et c'est pour cette raison qu'on la dissimulait. Mais elle n'était pas disjointe de la littérature en général pour sa monstruosité morale. Elle décrivait ce qui s'était greffé sur les idées les plus hautes, les transcendances les plus vénérables. La jouissance peut être considérée comme étant sacrée (je songe à la sainte Thérèse du Bernin par exemple), et je me réfère aussi aux chambres obscures de Thérèse d'Avila conduisant à la clarté divine. Il y avait chez elle une sorte de double jeu dans le désir qui n'oblitérait pas complètement le désir du sexe. Elle a eu l'intention de le détourner, de l'orienter vers le haut et le sublime. Cela ne l'annule pas. Tous ces poèmes n'ont pas été couchés sur le papier pour qu'on sache qu'il y a un versant noir en chaque être humain, plus ou moins affirmé ou dévoilé.
Il y a un enfer dans le paradis et ce que notre poète a cherché à faire voir est que cette vérité est à la fois cruelle et fascinante. La pornographie est sous sa plume ce qui demeure un e fois qu'on s'est débarrassé des apparences séduisantes de l'univers qui est le nôtre. Je dois confesser que j'ai lu ces oeuvres avec beaucoup de plaisir, quand bien même elle provoque un léger frisson de crainte. C'est un ouvrage merveilleux qui ne peut que susciter dans notre coeur que l'admiration car rien n'y est poussé à l'extrême. Au contraire. Ce qui s'insinue de maléfique peut être d'un réalisme vernaculaire ou d'une vulgarité magnifiée. Ou c'est bizarre, mais cela nous enchante en dépit de sa connotation infernale.
Avec Le Poudriement des conclusions, Cédric Demangeot, nous fait passer un mauvais moment - non en ce qui concerne la lecture, mais en ce qui concerne les idées. Elles ne sont pas façonnées pour nous réjouir, bien au contraire. Dès les premières pages, il s'en prend à la poésie qu'il maltraite sans ménagement : « On dit en poésie que / le modelé de la bouse /épouse la bêtise de la clé : c'est une loi dont je ne réponds pas. Il énumère ensuite toutes les conditions nécessaires et suffisantes pour lire de la poésie, qui exige un sacré ménage intérieur et extérieur. Ce n'est pas une mystique, mais néanmoins une façon de prendre position face à tout ce qui nous entoure en écartant l'inutile. Ce qui distingue cet ouvrage de tous les autres qu'il a pu composer, c'est qu'il y introduit des appréciations sur des poètes, comme Mathieu Bénézet ou Jacques Dupin pour ses contemporains ou Lautréamont pour le passé récent.
Il utilise la prose pour faire un bref excursus sur le travail de la poésie. On se rend bientôt compte qu'il a voulu rédiger une sorte de carnet de bord, avec le souci de ne jamais sacrifier un argument pour favoriser un autre. Il n'oublie jamais de glisser de temps un autre un poème de son cri. Mais il ne perd jamais de vue qu'il doit poursuivre sa méditation sur le langage et la nature intrinsèque de la poésie. Et cela le pousse à réfléchir sur ce que peut bien signifier écrire. Toutes ces médiations qui constituent Le Poudroiement des conclusions est sa manière de montrer comment la poésie peut être vécue et ensuite divulguée. C'est un voyage qui est prenant et plein de surprises, mais jamais un pur divertissement. Il est évident que l'auteur n'a cessé de rechercher ce qui fait le besoin de se consacrer corps et âme à la poésie. Elle a quelque chose qui peut tout embrasser.
Avec Pour personne, nous sommes confrontés à un ouvrage d'un genre légèrement différent. En effet, il utilise presque exclusivement la prose et une partie du récit est un carnet de notes avec des dates précises. S'il renonce alors à la poésie, il n'entre pas pour autant de plain-pied dans la sphère du romanesque. En effet, il commence son ouvrage en évoquant le cas d'un chien amputé qui a été amené à mordre pour des raisons inconnues. Puis il abandonne pour prendre un autre animal, cette fois, un rat est élu. Et puis il se met en tête de créer un pantin qu'il aimerait voir devenir n homme véritable à la fin du livre. Bref, il paraît s'engager dans des voies assez confuses et ne tente pas un instant d'en sortir. Et les choses ne vont pas en s'arrangeant. Il se demande s'il est capable et rédiger un récit digne de ce nom. Pire encore, le fameux pantin ne fonctionne pas ! Bref, il se retrouve pris au piège de son projet. Mais il s'obstine et s'efforce de voir si quelque chose peut être sauvé de ce naufrage de littérature. Il introduit de nouveaux personnages, comme Paul Dentu, jean personne (sic), Monsieur Mô, Pierre Debout, l'étrange lettré enfin. Mais l'important pour lui est plutôt ce qui se passe dans la serre et comment se comporte toute cette végétation bien à l'abri.
La dernière partie est composé surtout d'un journal, avec toujours l'obstination de venir à bout de cette histoire qui n'a ni queue ni tête. La dernière partie de ce texte est divisée en deux parties, la seconde étant essentiellement constituée par des pages d'un journal qui relate une histoire d'amour sensuelle. Il y a quelque chose de vraiment singulier dans cette affaire car tous les éléments jusque là employés se recomposent les uns avec les autres dans un tohu-bohu assez dérisoire et pourtant avec quelque chose de vaguement tragique. Le tout se conclue avec des considérations d'Alexandre Battaglia qui sont fort utiles pour pouvoir pénétrer dans le jardin magique et déconcertant de cet écrivain exceptionnel.




Tempo e metamorfosi, Ariel Soulé, Rocca di Orzinuovi, 60 p., 15 euro.

Blow Up, un progetto di Ariel Soulé con la participazione di Ingrid Strain, Almach Art Rdotore, 20 euro.


Ariel Soulé est un artiste originaire de l'Argentine qui s'est installé d'abord à Barcelone et maintenant à Milan. Il s'est retrouvé dans un univers artistique qui, depuis l'après-guerre, est surtout porté à traiter l'abstraction sous tous ses aspects. L'univers qu'il a développé dans sa peinture peut être défini comme étant à mi-chemin entre la figuration et l'abstraction. Il a établi une relation complexe entre ces deux manières de représenter les êtres et les choses qui l'entourent et qui constituent l'expression de sa pensée. Ce qu'il représente possède sans doute une finalité, mais celle-ci n'apparaît pas d'emblée. Il n'a pas eu l'intention de formaliser un spectacle métaphysique ou ésotérique, mais il est évident que la philosophie a eu son rôle à jouer dans ces compositions si peu aisées à déchiffrer.
Quoi qu'il en soit, son art demande réflexion. Il ne se délivre pas dans l'instant, ce qui le distingue de la plupart de ses contemporains. Ce qui est intéressant dans son cas, c'est qu'il ne va rien chercher du côté de l'art conceptuel, ni des inventions de Marcel Duchamp. Ce qu'il dépose sur la toile lui appartient en propre et ne saurait être rapproché d'une autre pratique. Cette singularité étudiée avec soin n'est pas la marque indélébile d'un désir de ses singulariser, mais plutôt de partir à la recherche d'une autre manière de faire et donc de proposer la peinture. Il fait partie de ces rares artistes qui ont le courage de ne pas suivre les courants et les modes. Au contraire. Il se veut divergent. Et c'est une bonne chose car l'art de la peinture connaît en ce moment un moment de creux impressionnant : beaucoup des artistes célèbres sont disparus ces derniers temps et ne donne pas le sentiment de se rétablir. Donc, Ariel Soulé prend une importance non négligeable dans cette histoire malheureuse. Vous avez la possibilité, si vous passez à Milan, de voir cette belle exposition qu'il a réalisé en collaboration avec Ingrid Strain, qui est une artiste photographie à l'Almach Art Editore jusqu'au 30 mai (avec un intéressant catalogue). Cet événement donne le sentiment que la peinture et la photographie retrouvent une vitalité qu'on pensait éteinte.




Les Eaux glacées du Belmorkanal, Anne Brunswick, Actes Sud, 286 p., 22 euro.

C'est au début des années trente que Joseph Staline envoie des dizaines de milliers d'hommes construire un canal reliant Construire le canal de la mer Blanche (rebaptisé canal Staline) reliant la Volga et la mer baltique à la mer Blanche. C'est un travail titanesque. Après la mort de celui qui en a eu l'idée, cette voie d'eau est abandonnée. Elle n'a retrouvé un petit regain d'activité ces dernières années. Mais encore bien modeste. Maxime Gorki avait loué l'entreprise qui, en plus de son intérêt technique, était un excellent moyen de rééducation des prisonniers. L'auteur a tenté de reconstituer l'aventure humaine qu'a pu représenter cette construction faite dans des conditions terribles.
Elle a parcouru toute la région en quête d'informations et de témoignages. Pour le grand écrivain, il y avait une légitimité morale à tout cela. La réalité de la vie des prisonniers refait surface dans son étude minutieuse et en révèle toute l'horreur. Aujourd'hui, nous savons comment fonctionnaient les Goulags. On a encore Elle rend tangible ces lieux où tous ces malheureux ont dû travailler dans des conditions dont on a du mal à se figurer ce que cela a pu être. Il y a dans cette édification quelque chose d'infernal et d'effroyable. Ce qu'elle est parvenue à nous communiquer, ce n'est pas un sentiment sur le rêve communiste, mais la vérité de ce que le communisme est devenu sous la férule de Staline. On a oublié ce canal et tout ce qu'il a pu engendrer de douleurs et de morts.
Il me semble indispensable de lire ce que son investigation a pu lui apporter pour nous dire ce que le dictateur a pu infliger à toutes ces personnes, dont beaucoup étaient complètement innocence. Son projet a été d'instituer une terreur ne touchant pas que ceux qui s'opposaient à sa politique, mais à tous les citoyens soviétiques. L'arbitraire absolu de cette répression était le fondement d'un bon gouvernement soviétique où tout le monde était en principe coupable. C'est un livre essentiel et qui doit nous rappeler que le XXe siècle a été le siècle des idéologies criminelles portées à une dimension jusque-là inconnue.
Gérard-Georges Lemaire
18-05-2023
 
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du 6 au 28 Octobre 2012
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Christophe Cartier / Gisèle Didi
D'une main peindre...
Préface de Jean-Pierre Maurel


Christophe Cartier

"Rêves, ou c'est la mort qui vient"
édité aux éditions du manuscrit.com