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[verso-hebdo]
21-03-2024
La chronique
de Pierre Corcos
Dinet le converti
Il s'est invité Dinet chez nous et il n'est plus jamais reparti... Ainsi les Algériens pourraient en un clin d'oeil résumer l'histoire extraordinaire du peintre Étienne Dinet qui, né à Paris en 1861, fut enterré sous le nom de... Nasreddine (« Victoire de la Foi ») à Bou Saâda en 1930. Après être tombé follement amoureux de l'Algérie à 23 ans, y être retourné par trois fois, le peintre apprit la langue arabe quatre ans plus tard. Cette passion invétérée pour l'Algérie et le monde arabo-musulman le fit s'installer à demeure à Bou Saâda en 1904, puis se convertir officiellement à l'Islam en 1913, faisant officiellement acte de foi devant le mufit d'Alger en 1927. À 61 ans il avait publié L'Orient vu par l'Occident, une charge contre les « orientalistes de l'Occident » ! Enfin, en toute logique, Nasreddine Dinet fit son pèlerinage à la Mecque avec Sliman Ben Ibrahim, son ancien guide devenu collaborateur et fidèle ami... C'était en 1929, l'année de sa mort. Pour cette conversion rare, progressive et radicale d'un artiste à l'Orient, permettant de mesurer un grand écart avec les autres peintres orientalistes, l'exposition Étienne Dinet. Passions algériennes (à l'I.M.A. jusqu'au 9 juin) mérite d'être visitée. Et même si l'on est peu convaincu par le peintre (ou talentueux illustrateur ?), bon élève de Bouguereau, de Robert-Fleury, et qui s'inspirait plus du réalisme d'un Millet ou d'un Bastien-Lepage qu'évidemment de Rembrandt et Delacroix. Et pourtant il les reconnaissait pour ses maîtres. L'admiration bien entendu ne suffit pas à combler les distances.

Mais, avant d'en revenir à cette acculturation spectaculaire, n'enterrons pas trop vite cette peinture avec son créateur dans la kouba qu'il se fit construire en 1925, au bord de l'oued de Bou Saâda... L'indéniable succès de cette exposition n'est pas seulement dû au gouffre cruel entre la bâche morne et charbonneuse qui sert fréquemment de ciel aux Parisiens et les tableaux diaprés, rutilants, lumineux et enthousiastes d'Étienne Dinet, invitations joyeuses à l'embarquement vers l'azur. Et l'on ne peut pas non plus le réduire à une attraction pour l'érotisme charmant, léger et rieur de ces corps graciles de nymphes arabes qu'il peint avec aisance (Au bord de l'oued ou Deux femmes), et dont les modèles berbères venaient des « quartiers réservés » de Bou Saâda. Dinet évite en effet ces peintures racoleuses de harems factices, avec leur entassement de corps féminins lascifs, prétextes à un voyeurisme sur fond de colonisation agressive du Maghreb. Peintures fort lucratives auxquelles tant de peintres orientalistes se complaisaient... L'une des composantes du succès de l'exposition tient sans doute en ce que le réalisme chatoyant du peintre se renforce de ce regard photographique qui s'est progressivement imposé à nous, et dans l'esthétique duquel beaucoup de visiteurs se sentent en familiarité. Comme le fait remarquer justement Mario Choueiry, commissaire de l'exposition, « Dinet peint des instantanés de vie ». L'intérêt d'Étienne Dinet pour la saisie photographique, la prise sur le vif, est probant dans des peintures comme La dispute ou Un forcené ou encore Sur une terrasse un jour de fête ou enfin Meddah aveugle chantant l'épopée du Prophète. Ces instantanés picturaux, il les réussit d'autant mieux par ce sens de l'effet scénique qu'il partage avec Gérôme (avec qui il avait, en 1887, formé la Société des peintres orientalistes français) sans toutefois verser dans son emphase... Une autre raison probable de la séduction exercée par Dinet sur le grand public est que son « réalisme » reste... idéalisé. En effet, si Dinet est plus réaliste - par son regard photographique et ethnographique - que les autres peintres orientalistes, on ne trouve point chez lui de misère, de saleté ou d'êtres disgrâcieux, d'estropiés. Les 70 oeuvres exposées ici montrent une Algérie heureuse, sensuelle, colorée dans une nature fleurie et luxuriante. Ce réalisme idéalisé (oxymore) fait penser au réalisme socialiste : une imagerie valorisante, « positive » du peuple dénuée de recherches formelles. L'État algérien d'ailleurs ne s'y était pas trompé en 1970, consacrant Dinet comme « un maître de la peinture algérienne » : « Le pouvoir prône des productions artistiques plus convenues, à la manière du réalisme socialiste qui s'épanouissait dans le bloc de l'Est », est-il rappelé... Comme sujet politique, Dinet est engagé du côté des indigènes, « forcé de vivre au milieu de cette immonde pourriture coloniale ». Mais comme peintre, il vend (et plutôt bien) une peinture édénique et mystifiante qui ne suggère même pas la lourde présence coloniale qui se durcit. C'est que l'Algérien de coeur vendait ses oeuvres en France...

Des peintres peuvent migrer vers les pays du sud pour trouver d'autres couleurs (Klee), des thèmes et des sujets exotiques (les Orientalistes), des formes artistiques inspirantes (Picasso et les masques africains), mais ils restent déterminés par leur culture d'origine. Avec Nasreddine Dinet, parlant arabe, converti à l'Islam, s'identifiant aux indigènes, installé en Algérie et mort là-bas, nous nous trouvons en face d'une acculturation spectaculaire résultant d'une passion évidente. Il est bien dommage qu'à la différence d'un Gauguin, sa conversion à une autre vie n'ait pas été l'occasion d'une altérité picturales autrement plus féconde.
Pierre Corcos
corcos16@gmail.com
21-03-2024
 
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Verso n°136

L'artiste du mois : Marko Velk

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