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[verso-hebdo]
21-09-2017
La chronique
de Pierre Corcos
Voyager, partir, disparaître...
On a comparé le tourisme de masse à une invasion de sauterelles, accusé l'industrie touristique de défigurer à la fois sites culturels et écosystèmes, d'accélérer la standardisation consumériste de la planète, de générer enfin une sous-culture de pacotille exotique... Aussi, conscients de tous ces préjudices, de cette nuisance, mais toujours en quête d'autres paysages et curieux d'autres cultures, s'identifiant en voyageurs poètes à L'Esprit nomade, à La Figure du dehors (cf. Kenneth White), certains partent seuls à l'aventure, un sac au dos, un carnet dans la poche et un généreux idéalisme sur la tête. Ils restent longtemps loin de chez eux, multiplient les expériences de partage avec les autochtones, et tentent, là où le touriste moyen se contente de surfer, différentes formes d'immersion culturelle. Oui mais au final, ne vont-ils pas rapporter chez eux une moisson de photos, quelques objets étonnants, de pittoresques souvenirs à raconter aux amis ? Et ne reproduisent-ils pas les formes plus évoluées de tourisme (trekking, écotourisme, etc.) déjà mises en place ? Le tourisme ne rattrape-t-il pas, peu ou prou, le voyageur indépendant, même inspiré des plus belles, mais vagues, intentions ?
À moins que...

Depuis quelque temps le réveil d'un cinéma d'auteur brésilien à la fois percutant et subtil (cf. Verso Hebdo du 10-9-15 et du 20-10-16)- ravit les spectateurs et la critique. Nous avions déjà mentionné l'excellent Casa grande de Fellipe Barbosa. Avec Gabriel e a montanha, le réalisateur part également de faits vécus (ici la disparition de son ami, Gabriel Buchmann, parti un an faire le tour du monde, et mort sur le Mont Mulanje au Malawi), mais transcende ce qui ne resterait qu'une anecdote, si tragique fût-elle, pour susciter interrogations graves et réflexions. Si Casa grande nous parlait de ce qu'on pourrait appeler l' « aliénation des riches », d'une culpabilité de classe au Brésil, Gabriel e a montanha rend compte de la dialectique serrée entre tourisme/gain et voyage/perte. Et sans doute d'une culpabilité latente de l'Occidental aisé par rapport à la misère du Tiers-Monde...
Le film, organisé en quatre chapitres, nous montre, en s'attardant sur scènes et visages émouvants, ce qui serait les aventures picaresques d'un jeune routard brésilien, Gabriel (João Pedro Zappa), en Afrique. Personnage sympathique, charmant, idéaliste, faisant de son mieux pour « la jouer local » (il mange comme et avec les autochtones, partage quelques-unes de leurs tâches, troque ses chaussures pour des sandales en pneu, etc.), tentant de nouer ici et là des amitiés, pratiquant au maximum la débrouillardise, Gabriel ne veut surtout pas être assimilé à un « touriste » !... Mais qui n'a pas vécu avant la trentaine ce genre d'aventures de globe-trotter ? Et puis Gabriel n'est-il pas en butte aux mêmes tracas que n'importe quel touriste parti en solitaire dans ces pays où stagne la misère, à savoir petites arnaques et sollicitations variées ? De plus, il laisse sa petite amie (Caroline Abras) le rejoindre quelque temps lors de ce périple le conduisant du Kenya en Tanzanie, puis en Zambie et enfin au Malawi. Et c'est alors l'incontournable safari, l'achat d'objets et vêtements sur les marchés, les photographies de charme exotique attendues, les inévitables fâcheries de couples entremêlées de romantisme sensuel, épisodes qui ne différencient plus la ligne de fuite espérée par Gabriel des segments touristiques convenus. Les origines bourgeoises du héros, son bagage intellectuel d'étudiant en économie, son destin futur de Brésilien nanti affleurent de plus en plus. Bref, cette aventure africaine n'aura donc été que du tourisme intelligent avec plus-value sociologique et humaniste. Sauf que...
Gabriel e a montanha ne répond pas clairement, et c'est là une force d'attraction supplémentaire du film, aux multiples questions qui taraudent le spectateur : l'imprudence énorme de Gabriel - le conduisant à vouloir atteindre, seul et sans précautions de base, le pic Sapitwa à 3000 mètres, dans le périlleux massif Mulanje - n'est-elle pas un suicide inconscient, déguisé ? Ce suicide n'est-il pas l'effet d'une culpabilité qui, au contact de toute cette misère africaine, s'est alourdie peu à peu en lui ? Ou bien l'effet d'une tentative éperdue d'arracher son apparence de touriste, une tunique de Nessus qui lui colle à la peau (vers la fin du film, on voit Gabriel se dépouiller progressivement de tout) et le brûle ? Ou enfin cette disparition/suicide n'illustre-t-elle pas, héroïquement et à sa manière, la célèbre citation de Baudelaire, « Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent pour partir » ?
Le film (il s'ouvre par un lent et superbe plan-séquence où des paysans du coin, arrachant des herbes, tombent sur le cadavre de Gabriel, recroquevillé sous un rocher), entièrement construit sur un flash-back, laisse tout le loisir au spectateur de s'interroger sur ce tragique destin. En de belles images chaleureuses, alliant fiction et documentaire (Barbosa a mêlé ses comédiens aux habitants qui ont vraiment rencontré, hébergé ou guidé Gabriel Buchmann, et qui témoignent), le réalisateur ancre un scénario fertile en rebondissements dans une histoire bien réelle. Mais également dans une parabole troublante...
En effet Gabriel e a montanha parvient à subtilement diluer les lignes et repères séparant le voyager du partir, et le partir du disparaître... Pour notre plus grande intranquillité.
Pierre Corcos
21-09-2017
 
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Verso n°106

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