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[verso-hebdo]
29-03-2018
La chronique
de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

Delacroix, peindre contre l'oubli, Stéphan Guégan, Flammarion, 264 p., 35 euro.

L'auteur n'a pas avancé dans cette grande monographie une vision nouvelle d'Eugène Delacroix, ni développer des thèses révolutionnaires. Son ambition a plutôt d'avoir voulu mettre à jour les connaissances accumulées sur le grand peintre et, de surcroît, bien le remplacer dans son époque tout se débarrassant des images d'Epinal : par exemple, qu'on en ait fait le chef de l'école romantique contre le chef de fil du néoclassicisme, Jacques-Dominique Ingres. En somme, il nous propose un portrait dépoussiéré et le plus exhaustif possible. Ce n'a certainement pas une tâche aisée car il a été peintre, dessinateur et graveur, mais aussi auteur, même si seuls quelques articles n'ont été publiés de son vivant (son magnifique Journal est posthume). En désirant faire ce portrait tel qu'en lui-même, Stéphane Guégan est tout de même parvenu à faire apparaître certains traits de son caractère et de ses opinions. Il insiste sur le fait qu'il a exécuté bon nombre de caricature, qu'il donnait à des revues spécialisées dans le genre satirique, comme Le Nain jaune. Le long et bien documenté chapitre consacré à cette question nous donne une image surprenante de cet artiste, si sérieux, dans sa jeunesse. Il fait aussi une assez bonne description des raison qui l'ont poussé à s'intéresser de près à l'Orient, où il n'avait pas encore voyagé au cours des 1820. C'est un tournant dans on histoire personnelle. A-t-il été un farouche partisan de la cause grecque contre les barbares et cruels Ottomans tels qu'on les voyait en Occident ? Ce n'est pas dit. Ce fut en partie un prétexte pour lui pour trouver un nouveau thème. Mais les peintres français ont pris fait et cause pour les Grecs à la suite de Lord Byron. Cela a été pour le jeune homme l'occasion d'explorer un domaine fascinant. Il va continuer par la suite à peindre des scènes de chasse en Orient, des cavaliers turcs et aussi des odalisques voluptueuses entre Titien, Rubens et l'orientalisme. Il aime à illustrer le poème de Byron, Le Giaour, poème tragique et un peu fantasque que l'auteur anglais a achevé en 1813, et cela dès 1824. Oubliés les Grecs, qui lui ont permis tout de même de composer deux chefs-d'oeuvre ! Son voyage au Maroc et à Alger tombera à pic quelques années plus tard pour lui faire découvrir cet univers tant rêvé et qu'il n'abandonnera jamais. Avec notre auteur, nous découvrons tout le monde de Delacroix et nous pouvons le suivre avec confiance car il serait difficile de le prendre en défaut. Ce livre fournit une très crédible introduction à ce grand maître, qui n'a jamais cessé de chercher une modalité audacieuse de concevoir son art. En somme, c'est un livre indispensable pour comprendre la vérité de sa quête esthétique.




Le Cicerone, Jacob Burckhardt, traduit et présenté par Jean-Louis Poirier, Klincksieck, 1o88 p., 38 euro.

Ce « guide du plaisir esthétique dans les oeuvres d'art d'Italie » (tel est son sous-titre original) fait rêver : on aimerait que les guides modernes soient à la hauteur de ce chef-d'oeuvre d'érudition, mais aussi d'écriture, car ce très gros volume se lit avec délice. Avant d'entrer dans le vif du sujet, il faut préciser que le traducteur n'est pas parti des dernières versions françaises, mais de la première édition allemande de 1855. La date est à souligner. Le Zurichois Jacob Burckhardt (1818-1897), ce grand connaisseur de la Renaissance, auteur de la très célèbre et toujours actuelle Civilisation de la Renaissance italienne, parue en 186o, sans cesse rééditée, mais qui a aussi écrit sur la culture grecque ancienne et sur Rubens, s'est affirmé comme l'un des meilleurs connaisseurs de l'art italien, son époque, mais influençant aussi les générations futures (Nietzsche le portait aux nues). Le Cicerone, comme son titre l'indique a vocation à accompagner le voyageur qui veut découvrir l'univers transalpin. Et je dois dire qu'on a fasciné par ses connaissances, par l'acuité de ses observations, par la justesse de la plupart de ses jugements et aussi sur la capacité de distinguer les bons artistes italiens, même ceux qui n'étaient pas alors considérés ou méprisés. Bien sûr, le spécialiste devra corriger des erreurs d'attribution et des lacunes puisque notre savoir a beaucoup évolué depuis cette date. Mais l'ouvrage est encore utile et plus que ça, une merveilleuse initiation. Dans cette nouvelle version, le texte est fluide, clair, concis et beau. L'auteur ne se paie pas de mots, et sait nous passionner pour tout ce qu'il raconte. L'ouvrage commence par l'architecture, se poursuit par les arts décoratifs (qualificatif discutable a posteriori, car une partie de la peinture pouvait être perçue comme étant « décorative ») et se termine par les tableaux. Cette construction a d'ailleurs été reprise par André Chastel dans son Art italien, car elle est logique. Les églises et les palais ont été la traduction dans la cité d'une nouvelle esthétique. Et puis ce sont eux qui abritent, de rares exceptions près, les oeuvres d'art. Ne pouvant ici analyser chaque partie du livre, je dirai deux mots sur la peinture. Quand il aborde l'école de Ferrare, il met tout de suite en avant Cosmé Tura, dont il a découvert les Scènes de la vie de Borso. Il lui attribue une place de premier plan. Ce peintre étrange, qui montre des Christ sur les genoux de Marie recroquevillés et grimaçant, ou des saints avec six doigts de pied, est pour Burckhardt un maîtres parmi tous les grands artistes qui ont travaillé dans la cité, Francesco Cossa et Lorenzo Costa. Encore aujourd'hui on voit guère d'expositions de ce peintre exceptionnel et les monographies sur son compte son rares. En revanche, il donne peu d'espace aux Lombards, mais évoque tout de même la figure du Bergamasque Francesco Morone, redécouvert ces dernières décennies pour ses portraits d'« hommes en noir ». A noter qu'il parle de la peinture antique, de l'art paléochrétien et même du baroque. Sa curiosité et sa sensibilité le pousse à élargir sans cesse le champ de ses investigations. Quoi dire sinon que c'est une véritable Bible, un chef-d'oeuvre incontestable, et que ce guide exemplaire doit absolument figurer dans la bibliothèque de l'honnête femme ou de l'honnête homme. Sans la moindre discussion.




Sur l'amour de la vie et autres essais, William Hazlitt, édition de Denis Bonecasse, Edition du Sandre, 496 p., 35 euro.

Qui connaît le nom de William Hazlitt (1778-183o) en France ? Sans doute une poignée d'érudits. Dans son pays d'origine, il n'est pas aisé à l'heure actuelle de se procurer ses oeuvres en édition courante. Réservé aux rats de bibliothèque ! Le problème que pose ce personnage à la postérité est qu'il a été une sorte de Pic de la Mirandole à la façon des encyclopédistes de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle anglais. Ce fils de pasteur protestant né Tipperary a été » tout à la fois philosophe, auteur dramatique, essayiste, critique d'art, observateur de la vie sociale de son temps, mais aussi peintre et critique d' »art (il écrit sur Hogarth, Poussin et sur Rembrandt) chroniqueur, et j'en passe. Cet ami intime des poètes Coleridge et Wordsworth, après un séjour dans lé résidence de ce premier, décide voyager dans les campagnes anglaises et d'y peindre (il faut savoir que son frère John est un miniaturiste). En 1802, il expose un portrait à l'exposition annuelle de la Royal Academy, année où il est allé copier des maîtres anciens au musée du Louvre. Il a aussi exécuté le portrait de ses deux grands amis et de certaines de leurs relations. Il fait le portrait du poète Charles Lamb en 1804, année où il rencontre William Godwin. C'est alors qu'il commence à publier des essais sur les sujets les plus divers, de la métaphysique aux sciences de la nature. A partir de 1812, il commence à donner des conférences à la Russell Institution. Il écrit ensuite ses ouvrages les plus célèbres ; Table Talks (1821) et The Plain Speaker (1826).Ses écrits sur Shakespeare sont considérés comme essentiels. Il a été apprécié par ses pairs et, ensuite par de nombreux écrivains dont Virginia Woolf. Je ne saurais en ce lieu parler des innombrables textes réunis pour notre plus grand bonheur. Je vais me contenter de parler ce qui a trait à l'esthétique et à l'art. Hazlitt a écrit un merveilleux morceau sur William Hogarth et sa Suite matrimoniale, présentée à l'exposition de la British Exposition à Londres en 1814. Il décrit avec un soin méticuleux chacune des toiles de la série et tente d'en tirer l'essence. Le plus amusant c'est qu'il tente d'aller plus loin, expliquant par exemple que le peintre avait une dimension héroïque dans la description de la vie moderne. Cela peut semble un peu tiré par les cheveux, mais il a au fond tout à fait raison : s'il ne s'agissait que d'une simple anecdote, nous ne regarderions plus ses oeuvres. Quand il observe le Paysage avec Diane et Orion aveugle de Nicolas Poussin en 1821, notre auteur en fait une description digne de Lucien de Samosate. Avec, en plus, une poésie, mais qui ne s'écarte jamais de son dessein. De surcroît, en peintre avisé qu'il était, il a su saisir l'esprit de la peinture de Poussin, ce qu'elle avait à la fois d'étrange et d'inscrite dans le « prisme du temps ». Il a su aussi discerner ce qui le rattache à l'Antiquité, mais aussi à la poésie et également monter en quoi il a su allier réalité et imagination dans une sorte d'équilibre parfait. Il explique très finement ce point qui fait toute la superbe de Poussin. Il reconnaît en lui un peintre des idées, mais il ajoute que c'est le pinceau qui « était capable de raconter ». Il note enfin sa faculté d'être en accord avec chaque objet qu'il compose en harmonie avec le reste du tableau. C'est une analyse de ce tableau qui mérite l'éloge et qui est écrite avec talent et clarté. Hazlitt était un maître. Ses autres essais le prouvent à leur tour. Pourquoi la postérité l'a-t-elle si mal traité ? Ce volume est une découverte et aussi une pièce maîtresse pour une bibliothèque digne de ce nom.




Mathématique de l'infini, Serge Pey, préface d'André Velter, « Poésie », Gallimard, 432 p., 8,3o euro.

Serge Pey s'est fait un nom depuis un certain temps comme écrivain, comme essayiste, mais aussi comme artiste et « performeur » . La prestigieuse collection « Poésie » de Gallimard. La belle préface d'André Velter n'explique pas ses oeuvres poétiques, mais fournit au lecteur des clefs pour y pénétrer. En effet, elle est inclassable. Elle n'est ni classique, ni avant-gardiste, Elle a bien un petit côté surréaliste et est souvent narrative, comme celle d'Allen Ginsberg ou des poètes de l'Ecole de St. Mark's Church à New York. Mais, en même temps, on ne peut en rien les comparer. Il a un ton bien à lui, qui montre qu'il absorbé d'innombrables lectures, dont celle de Rimbaud et d'Artaud, mais sans jamais se perdre en références complexes comme a pu le faire Ezra Pound. Si elle est profondément existentielle, sa poésie va bien au-delà de l'autobiographie. Elle n'est pas véhémente, même s'il exprime souvent des passions violentes. Elle d'abord une sorte de méditation sur notre monde et l'homme moderne et sa pensée narrée comme une saga. J'irai jusqu'à dire qu'il y développe une « philosophie » (je mets le terme entre guillemets car il est trop galvaudé - mais il rend bien ce que je veux dire). Ce serait donc un mélange savant d'images forte, frappantes, parfois incisives et de réflexions percutante sur notre destin. On est frappé par la justesse des mots et la force de son expression. Il n'y a pas de marée basse dans ses vers, mais pas non de tempêtes subites : le mouvement est houleux, certes, mais pas heurté. Dans ce flux puissant, une étrange harmonie s'installe dans le langage. Et c'est là son talent. Il semble, comme un cantastorie d'autrefois, faire le récit de son existence, mais d'une existence intériorisée et qui ne cesse de remodeler les idées qui la traversent à mesure qu'il progresse dans le temps. C'est prenant et vibrant. C'est dans effet de manche et sans rhétorique : sa langue ne se paie pas de mots. Sa voix puissante est unique et touche l'esprit autant que le coeur.




Terre inculte, Pierre Vinclair, « Fictions pensantes », Hermann, 2o4 p., 22 euro.

Pierre Vinclair s'est attaché à nous proposer une interprétation nouvelle de The Waste Land (1922) de T. S. Eliot (1888-1965), prix Nobel de littérature en 1948. C'est avec les Cantos d'Ezra Pound, l'une des oeuvres maîtresses de l'avant-garde poétique de la première moitié du siècle dernier. Mais la comprendre a toujours été une rude épreuve, demande une étude approfondie et une érudition toute épreuve. Il nous propose dans cet essai une méthode de lecture, très précise et très poussée, mais d'une grande clarté. Pour parvenir à ce résultat, il a proposé une nouvelle traduction complète. Cette recherche est vraiment d'une richesse indéniable et surtout très éclairante. Bien sûr, on peut discuter certaines de ses interprétations et même le titre qu'il donne, remplaçant La Terre vaine de Michel Leyris par Terre inculte. Je ne pense pas que ce titre soit meilleur. Je suis persuadé qu'il faudrait trouver une expression complètement différente. Dans un tel cas de figure, on pourrait ergoter sans fin, et entrer ainsi dans une discussion scolastique un peu ésotérique. L'important est qu'il est su mener une investigation sérieuse et réfléchie sur le sens de ce grand poète qui demeure un tournant dans l'histoire de cet art (renié ensuite par son auteur). La méthode est probante et les commentaires s'avèrent judicieux. Comme toutes les grandes oeuvres, les interprétations sont multiples et discutables. C'est ce qui fait justement l'incroyable richesse de cette création d'un modernisme échevelé pour son époque, mais qui est pourtant devenu un classique. Toute personne qui s'intéresse T. S. Eliot doit se procurer cet ouvrage qui, en dehors de ses conclusions qui demeurent pertinentes et fines qu'on les partage ou non, est un excellent exemple de décryptage.




Couples, John Updike, traduit de l'anglais (Etats-Unis), « L'Imaginaire », Gallimard, 640 p., 14,90 euro.

Ce roman de John Updike (1932-2009) a paru aux Etats-Unis en 1968 et a été publié un an plus tard en France. Il a été fort décrié par une frange conservatrice de la société car il y est question d'adultère et de relations sentimentales illicites, ce qui n'a pas plu à l'Amérique vertueuse (de façade) de l'époque. Mais la critique littéraire l'a tout de même acclamé et cela lui a valu la couverture de Time. C'est donc par le scandale que le grand succès lui est venu, ce qui n'était pas son intention. L'action commence en 1962. Toutes les intrigues intriquées de ce long roman ont aussi provoque des analogies plus ou moins justifiées avec des personnages réels. Toutes ces personnes qui vivent à Tarbo, une petite ville non loin de Boston appartiennent presque toutes à la bonne société. Les réceptions qui s'y donnent sont l'occasion pour l'auteur de mettre en lumière l'envers du décor, qui n'est pas aussi reluisant. Il donne une vision assez crue de la bonne société de la côte Est des Etats-Unis, qui se révèlent quelque peu dépravée. C'est donc une véritable radioscopie du « beau linge » du Massachussetts que Updike a tenu à mettre en scène sans aucun désir de jouer au moraliste : il observe les conventions sociales servant à masquer toutes ces turpitudes, qui ne touchent pas qu'aux questions de sexe. Il montre à quel point ce monde privilégie est finalement vulgaire et immoral. Il dénonce aussi une religiosité qui n'est guère plus qu'un prétexte et des bonnes manières qui donnent un vernis de légitimité à de mauvaises manières. D'un point de vu strictement formel, Couples est une fiction écrite de manière classique, tout à fait à rebours des auteurs de son époque : Updike se rattache plus à la littérature romanesque de l'entre-deux-guerres. Toutefois son style est nerveux et tranché et les analyses psychologiques de ses héros sont très pénétrantes et modernes. C'est tout de même un auteur de son temps. Ainsi, son livre n'en est pas moins remarquable car ce qu'il raconte dans une période qui a connu l'assassinat du président John F. Kennedy et la guerre du Vietnam se situe à sa façon dans l'optique d'une contre-culture.




Le Fracas du temps, Julian Barnes, traduit de l'anglais par Jean-Pierre Aoustin, Folio, 256 p., 7,15 euro.

Etrange biographie que celle de Dimitri Chostakovitch (1905-1975) imaginée par l'écrivain britannique Julian Barnes ! Je ne lui reproche pas la liberté de ton ou l'étrange façon qu'il a de parler du destin d'un grand compositeur : c'est même d'ailleurs la meilleur part de son livre ! Les relations ambiguës de Joseph Staline avec le musicien sont traduites de manière un peu sommaires et aussi un peu trop elliptiques. Il est vrai que la représentation de Lady Macbeth de Mzensk en 1934 est un succès et a même un grand retentissement dans le monde. Staline assiste une reprise en 1936 au Bolchoï et déteste cette oeuvre. Son auteur craint même subir les foudres du Petit Père des Peuples. Sa cinquième symphonie le fait revenir en grâce en 1937. Au début de la guerre avec l'Allemagne, Staline lui commande une nouvelle symphonie, la septième, pour soutenir le moral des défenseurs et des habitants de Leningrad (sa ville natale) qui est encerclée. Le siège va durer plus de mille jours et fera un million de victimes. Sa création Moscou en 1942, en plein bombardement, et son exécution dans la ville martyre ; retransmise par la radio et diffusée par haut-parleur dans toutes les villes de l'Union soviétique a eu un impact extraordinaire. La guerre terminée, sa 9e symphonie est décriée par Jdanov et le régime, qui l'accusent de « formalisme ». Elle est surnommée avec mépris la sinfonietta. (Il ne s'agit donc pas de la huitième symphonie, comme l'affirme Julian Barnes) Le compositeur doit faire son mea culpa devant toute l'Union des compositeurs soviétique. La mort de Staline en 1953 (il décède le même jour que son grand rival, Prokofiev) lui permet de composer une 10e symphonie après avoir été cantonné écrire des musiques de films. En somme, la vie très tourmentée et complexe d'un créateur déjà tourmenté et complexe, mais d'un indéniable génie, aurait pu donner lieu un ouvrage grandiose. Et Barnes ne nous a donné qu'un livre curieux, pas du tout inintéressant, mais sans grande dimension et en deçà du sujet. Bien sûr, comme c'est tout de même un auteur de valeur, on lira cette fiction avec plaisir (en essayant d'oublier son anticommunisme trop british et trop schématique). Mais on aurait pu attendre tellement plus de lui !




Les Grands topoï du XIXe siècle et la musique de Franz Liszt, sous la direction de Marta Grabòcz, Hermann, 432 p., 38 euro.

Il s'agit ici d'un grand colloque qui s'est tenu en France en 2o11. Je dois reconnaître que c'est tout fait passionnant de mettre en parallèle les travaux d'un grand compositeur et de ses sources ou influences littéraires ou même picturales. Par exemple, Laurence Le Diagon-Jacquin fait une analyse très détaillée des différents mouvements de la Hunnenschlacht : comme ses grands prédécesseurs, Beethoven entre autres, Liszt s'est inspiré de peintures. Dans le cas de cette oeuvre, il est parti d'un tableau Wilhelm von Kaulbach, La Bataille des Huns, composition néoclassique assez pompeuse (circa 185o). C'est une recherche qui montre comment le musicien a interprété et mis en musique ce que ce tableau a pu lui donner cette idée de le transposer dans la sphère de son art. Claudia Colombati a elle examiné sa conception du « sublime héroïque » suggéré par la poésie romantique de son temps (mais pas seulement car il a été très marqué par Dante) et s'inscrit pleinement dans l'idée du Zeitgeist d'alors. Bien sûr, tous ces essais sont plutôt réservés aux musicologues ou aux musiciens passionnés par Liszt. Mais tout de même, le dilettante (dans le vrai sens du terme) pourra y découvrir les grands ressorts intellectuels et sensibles de la pensée du génial Hongrois. C'est ainsi qu'on peut comprendre comme il a interprété l'ouvrage de Senancour dans son opus La Vallée d'Obermann (essai de Michael Eisenberg) et y a associé très étroitement la notion de Nature et celle de sublime. Sandra Myers expose comment il a été influencé » par les thèmes espagnols, surtout dans El Contrabandista.Tout cela contribue à une connaissance en profondeur de la création musicale par le truchement d'apports littéraires ou philosophique. Dommage que ces recherches n'aient pas été rédigée de façon ce que le simple amateur de musique ne puisse y accéder car il y a de nombreux extraits de partitions et des références exigeant un savoir dans ce domaine déjà très poussé.




Les Mouches, Jean-Paul Sartre, dossier par Françoise Spiess, Folio+Collège, 224 p., 6,5 euro.

C'est la première pièce de Jean-Paul Sartre, qui a été représentée en pleine Occupation, en 1943, par Charles Dullin au Théâtre de la Cité de Paris (ex Sarah Bernhardt, débaptisé car la grande tragédienne était juive). Le jeune écrivain s'est inspiré de la tragédie grecque ancienne des Atrides, effroyable et sanglante histoire des Atrides. Un imposant dossier didactique accompagne le texte de cette pièce en trois actes qui adapte au goût de l'époque cette sombre affaire de vengeance. Ne lisant pas ce genre de littérature pédagogique, je suis un peu surpris du niveau des commentaires. L'auteur n'est sans doute pas blâmer, mais on se rend compte que les exigences dans les lycées en matière de connaissance se sont profondément abaissées (je le dis parce que j'avais étudié cette pièce en classe de première). Bien sûr on y trouve de substantielles informations et aussi des documents qui ont toute leur place. Mais on doit tout de même s'interroger. Evidemment, le fait que le grec ancien et le latin n'aient plus guère de place dans le cursus de nos chères têtes blondes (cette expression absurde m'enchante) joue un rôle non négligeable dans cette question. On se rend compte aussi que l'histoire n'a plus toute sa place et, enfin, que la littérature est en chute libre. Cela va de soi, cette édition est sans nul doute utile. Mais il vaut mieux que nous, qui avons connu une autre forme d'éducation (pourtant déjà dégradée pendant les années 196o), nous ne nous y plongions pas ! Le choc est trop rude. Laissons-le donc aux collégiens, qui pourront y trouver quelque profit.




Le Goût de Saint-Pétersbourg, Jean-Pierre Thibaudat, avec Véronique Soulé, « Le Petit Mercure », Mercure de France, 142 p., 8 euro.

Cela va de soit : la marquis de Custine a la part belle dans cette anthologie, ayant été un grand observateur de la Russie au XIXe siècle. On trouve aussi Gérard de Nerval, qui a imaginé cette ville qu'il n'a jamais visité dans Aurélia (il était coutumier du fait, même dans es récits de voyage !). On trouve ici les grands poètes de la cité de Pierre le Grand, Alexandre Blok, Joseph Brodsky, Alexandre Pouchkine évidemment, dont on peut encore visiter la demeure. On y trouve aussi une très belle prose de Nicolas Gogol et un texte intéressant sur la morgue d'Isaac Babel ; en ce qui concerne, les auteurs français, Alexandre Dumas, auteur d'un copieux Voyage en Russie et Paul Morand ne pouvaient manquer. Tout l'intérêt de ce charmant petit livre est ne nous faire connaître la cité monumentale et superbe voulue par l'empereur désireux de pouvoir enfin avoir accès sur la Baltique, mais aussi l'envers du décor, et tout cela différentes époques. Ce n'est pas un guide, mais un merveilleux moyen pour pénétrer dans une cité inégalable grâce la magie de l'écriture. Les auteurs ont fait un très beau travail et ce livre doit servir au voyageur, mais aussi simplement quiconque aime se laisser porter par le rêve, paisiblement installer dans son fauteuil et se laisser guider par la main par tous ces grands écrivains. Saint-Pétersbourg est une ville de rêve, avec son aspect sombre, celui de la vie de la majorité de ses habitants, qui n'est pas rose. C'est ce contraste qui accentue son caractère si singulier.




Les Désenchantées, Pierre Loti, édition de Sophie Basch, Folio « classique », 464 p., 8,30 euro.

Aussi curieux que cela puisse paraitrez quand on connaît l'homme et l'écrivain -, son oeuvre est comble de fausses histoires autobiographiques (comme Aziyadé, son premier roman, publié en 1879 ou Le Mariage de Loti, 1882) -, Pierre Loti (1850-1923) s'était promis d'écrire un jour un essai sur la vie des femmes turques et leur relatif assujettissement. Quand il découvre la Turquie, c'est encore l'Empire ottoman et la pratique du harem est toujours de rigueur à la Cour du sultan, mais aussi chez les puissants de l'époque. La pratique du harem ne sera abolie qu'avec la chute de l'empire en 1918 et l'instauration de la République par Mustapha Kemal Atatürk. On est en droit de s'interroger sur les raisons qui l'ont conduit à faire paraître ce livre imposant en 1906 qui, à travers le témoignage de jeunes femmes turques, Leyla, Zeyneb (en fait Zennour) et Neyr (en réalité Nouriyé), qui lui présente une jeune journaliste et traductrice française, qui porte le pseudonyme de Marc Hélys (Marie Léra de son vrai nom) et qui, dans cette affaire prétend se nommer Djénane. Cette histoire de mystification a commencé à Istanbul en 1904. La journaliste a ourdi un complot, faisant écrire une des filles pour qu'elle puisse rencontrer le vieil écrivain. Cette histoire, elle l'a divulgué dans un livre paru en 1923, après le décès de l'homme de lettres, à la Libraire Académique Perrin. Le préfacier n'a pas beaucoup tenu compte de cet ouvrage pourtant capital pour comprendre l'aventure de ces Désenchantées, préférant citer à perte de vue les auteurs qui ont encensé Loti, d'André Suarès à Henry James en passant par Claude Farrère. Ce qui fait une introduction assez longue et fastidieuse et surtout amputée de cette pièce maîtresse qui est la clef de tout (elle cite pourtant l'essai incriminé, mais ne paraît l'avoir lu !). Mais ce qui frappe le plus quand on lit l'oeuvre de Pierre Loti, c'est qu'il parvient néanmoins à ses fins et a offrir aux lecteurs de son époque une vision assez authentique de l'existence de la gente féminine de la haute société ottomane. C'est un très beau livre, qui soulève le pan du mystère qui ont fasciné les voyageurs occidentaux et aussi beaucoup de peintres, des meilleurs, comme Ingres (qui n'est jamais allé en Orient) jusqu'aux plus suspects comme Gérôme, l'un des plus talentueux faiseurs académiques qui a brossé pas mal de harems qu'il n'avait jamais vus, pour une clientèle lubrique. Ce livre peut et doit être lu aujourd'hui. Ce faux témoignage truqué se change un témoignage des plus authentique. Marc Hélys a bien grugé Loti, mais, en fin de compte, cette supercherie, lui a bien servi pour rédiger un grand livre.
Gérard-Georges Lemaire
29-03-2018
 
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Verso n°112

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