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[verso-hebdo]
22-11-2018
La chronique
de Pierre Corcos
Aliénations
Le propre de l'idéologie dominante : s'effacer le plus possible en tant qu'idéologie et, présente partout, visible nulle part, se naturaliser en état normal des choses. Cette idéologie tend à coloniser les esprits, dicter les conduites... C'est l'un des sens de l'aliénation.
La raison d'être principale de la pensée critique, sous forme théâtrale, théorique, littéraire, etc. : débusquer l'idéologie dominante, et produire le doute, la perplexité (l'une des pièces majeures de Marius von Mayenburg - cf. V-H du 9-1-14 - s'appelait justement Perplexe) là où l'évidence régnait. Le Vrai, le Bien de l'époque, déconstruits, se dégradent alors en semblants. Le dramaturge allemand, directeur de la Schaubühne de Berlin, ne cesse de traquer ce paraître (à soi et aux autres) comme une modalité privilégiée de l'aliénation (cf. son autre pièce Le Moche dans V-H du 19-1-17), complexifiant le propos dans Stück Plastik, véhémente satire qu'a mise en scène Maïa Sandoz. Le spectacle s'est joué jusqu'au 16 novembre au Théâtre des Quartiers d'Ivry, dans le cadre des « Théâtrales Charles Dullin ».

Ce qu'on appelle aujourd'hui les « Bobos » n'incarnent-ils pas en fait la quintessence de l'idéologie dominante ? Ne sont-ils pas installés dans leur bourgeoisie et en même temps dans une posture bohême ou « de gauche » ? Ne sont-ils pas conservateurs et en même temps favorables à l'évolution des moeurs, aux dernières folies de l'art contemporain ?... Ce couple (Michael est médecin, Judith est graphiste) de Bobos a engagé la jeune Jessica, prolétarienne et provinciale, pour faire le ménage, la cuisine, s'occuper également de leur adolescent de fils. Le couple fréquente Serge Haulupa, un artiste spécialisé dans les performances. Judith travaille pour lui de temps en temps... En une série de scènes percutantes, Mayenburg va dévoiler l'écart entre les discours bienveillants et modernistes de ces néobourgeois, et leur pratique quotidienne, marquée par dédain, égotisme, duplicité, consumérisme. La finesse du dramaturge ressemble parfois à celle du psychanalyste pointant des symptômes, anodins apparemment mais qui en disent long : par exemple la scène où madame ne supporte pas l'odeur de transpiration de Jessica, qui s'active sans relâche, également celle où monsieur cherche maladroitement un brin de « tendresse » auprès de Jessica. L'adolescent incompris, Vincent, et Jessica malmenée ne sont pas ici les seules victimes, car Michael subit le « burn out » et Judith ne comprend même pas son malheur... Juxtaposant les postures politiques et les réalités intimes (rapport au sexe, à la propreté, à la maladie), Mayenburg fait grincer maints rouages qui devaient normalement rester silencieux. Le personnage d'Haulupa trahit, quant à lui, sa dimension d'imposteur cynique, proclamant des convictions artistiques, qui le rapprocheraient du mouvement « Fluxus », pour de minables assouvissements.
La charge critique, corrosive de Mayenburg se double ici d'une maestria formelle : les comédiens s'adressent parfois à la salle, prise à témoin, ils introduisent une distanciation ironique dans leur jeu ; en outre une composition en abyme semble faire de toute la pièce une performance, mais d'un autre ordre que celle de l'art contemporain ; par ailleurs ellipses et télescopages se succèdent vivement. Ce qui constitue un véritable défi pour Maïa Sandoz et les comédiens qu'il faut saluer ! Sans doute certaines scènes n'avaient-elles pas à être amplifiées alors que la violence dénonciatrice était déjà éclatante. Elles suscitent parfois un rire inadéquat chez quelques spectateurs. Mais il faut se rappeler que la logique de l'aliénation peut aller du faux jusqu'au fou. Et, de la fausse conscience exacerbée à l'acting out maniaque, la progression reste imperceptible, même si la catastrophe est au bout. Stück Plastik en dérangera plus d'un. Mais pourquoi imaginer que nous serions indemnes de toute aliénation ?

Si nous ne sommes pas conscients de l'aliénation qui nous ligote, quand bien même nous en aurions quelque idée, la question simple qui se pose resterait : voulons-nous vraiment être libres ?... Et, plus de quatre siècles après la publication du magistral Discours de la servitude volontaire d'Étienne de La Boétie (après les écrits de Reich ou de Canetti également), l'inquiétude évidemment demeure sur cette majorité d'humains qui se tournent d'eux-mêmes, aujourd'hui autant qu'hier, vers des régimes autocratiques (ou théocratiques), lesquels vont bien entendu les opprimer. C'est tout le mérite de Charly Magonza d'avoir adapté pour le théâtre (jusqu'au 22 décembre au théâtre Les Déchargeurs), mis en scène et interprété ce texte radical écrit par un adolescent, et qui fut le meilleur ami de Montaigne, texte qui fut rebaptisé Le Contr'un. Anticipant Rousseau (« L'homme est né libre et partout il est dans les fers »), La Boétie va finalement plus loin que lui en cherchant, au-delà de la « dénaturation des gouvernants », une perversion seconde qui trouble davantage : la « dénaturation des gouvernés »... Les spectateurs sont - pour leur bien assurément - pris en otage dans une petite salle où Charly Magonza, comme un génie bondissant, les investit de cette parole bien plus émancipatrice que maints discours sur la liberté, idéalistes et abstraits.
Depuis Michel Foucault bien entendu, la problématique du pouvoir a été complexifiée par dissémination, mais Le Contr'un demeure une analyse nécessaire, incontournable sur la servitude, et la phrase lumineuse que martèlent La Boétie et Charly Magonza garde toujours sa puissance libératrice : « Soyez résolus de ne servir plus et vous voilà libres ».
Pierre Corcos
corcos16@gmail.com
22-11-2018
 
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Verso n°117

L'artiste de l'été : Gabrielle Thierry

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