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[verso-hebdo]
31-01-2019
La lettre hebdomadaire
de Jean-Luc Chalumeau
Les manteaux de Jannis Kounellis
L'exposition de Kounellis organisée à la Monnaie de Paris en mars 2016 pour ses quatre-vingt ans avait été un évènement que j'avais salué ici-même. L'artiste est mort l'année suivante et il se rappelle aujourd'hui à notre souvenir grâce à la galerie Lelong qui présente, jusqu'au 9 mars, Les manteaux. Ces derniers font sans doute écho aux vêtements sombres fixés sur plaques d'acier que Kounellis avait installés dans le musée de Saint Etienne en 2014. Il rappelait à cette occasion qu'il avait pour principe de toujours venir sur place assurer lui-même la mise en espace de ses expositions. Ce n'est plus possible aujourd'hui pour la galerie Lelong qui s'est efforcée de garder tout de même l'esprit du monstre sacré de l'Arte povera. En 2008, il avait réalisé une pièce sur plaque d'acier, dans laquelle trois manteaux étaient recouverts par des morceaux de plomb et de verre de Murano (Sans titre, 200 x 180 cm). On voit l'oeuvre dans l'exposition, dont le caractère ésotérique (sans doute vecteur d'émotions « illisibles », pour reprendre le mot du commissaire de l'exposition du CAPC de Bordeaux en 1985, Jean-Louis Froment) semble une bonne occasion de poser la question de la place de Jannis Kounellis dans l'art contemporain. Question très difficile, car ce Grec devenu Romain s'était toujours voulu insaisissable. En tout cas, les manteaux sont une constante des dernières années de Kounellis : en 2016 encore, à la Monnaie, un mur de plaques d'acier sur lesquelles des manteaux noirs étaient suspendus à des crochets se trouvait là. Les manteaux représentaient peut-être des prolétaires-spectateurs face à l'exposition située dans un lieu on ne peut plus aristocratique habituellement réservé à l'élite...

Pour tenter de situer Kounellis, il faut revenir à l'exposition qui marqua le sommet de sa carrière, celle de l'Espai Poblenou de Barcelone en 1989. Issu de l'art pauvre italien théorisé par Germano Celant, mais ayant pris depuis longtemps sa totale indépendance, il s'affirmait « contre le monde d'Andy Warhol ». Les incroyables excès et dérives de « l'art contemporain » n'étaient pas encore advenus, mais déjà il réagissait contre la « condition de paralysie » où l'après-guerre avait conduit ». Il cherchait ce qu'il appelait l'unité, difficile à appréhender, « de façon dramatique ». « Je suis contre l'esthétique de la catastrophe, disait-il ; je suis partisan du bonheur ; je cherche le monde dont nos pères du XIXe siècle, vigoureux et arrogants, nous ont laissé des exemples de forme et de contenu révolutionnaires. Je suis un admirateur de Pollock, pour sa recherche dramatique et passionnée de l'identité (...) J'honore les morts en pensant, à propos de moi, que je suis un artiste moderne. » Son ambition se traduisit par de formidables environnements constitués par des poutres de fer, sacs de jute, quartiers de boeuf suspendus à des crochets, lampes à pétrole allumées...

« Exposition crue » observait alors la commissaire, Gloria Moure : « nombreux furent les spectateurs qui poussèrent de hauts cris en voyant les quartiers de viande suspendus et « accommodés » au parfum du pétrole des lampes et au sifflement de la flamme bleue et ininterrompue du gaz, déroutés qu'ils étaient sans doute par une dialectique aussi audacieuse et aussi multiple. Il est évident qu'une entreprise d'une telle intensité, dépourvue de tout fil conducteur apparent, provoquait le trouble, l'inquiétude et l'impatience. » (Gloria Moure, Kounellis, éditions Cercle d'Art, 1991) En 2019, le prophète énigmatique est mort : ses Manteaux ne provoquent ni le trouble, ni l'inquiétude, ni l'impatience. Certains pourront les apprécier d'un point de vue esthétique. D'autres y verront les traces émouvantes du parcours d'un aventurier de l'art qui ne pouvait plus être, dans les dernières années, qu'un imprécateur impuissant fulminant contre le matérialisme triomphant de ce que l'on appelle le marché de l'art.

www.galerie-lelong.com
J.-L. C.
verso.sarl@wanadoo.fr
31-01-2019
 
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Verso n°116

L'artiste du mois : Xavier Dambrine

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