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[verso-hebdo]
27-09-2018
La chronique
de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

La Vie de Rembrandt, Kees Van Dongen, Allia, 112 p., 7 euros

Je dois le confesser : j'ignorais jusqu'à ce jour que Kees Van Dongen (1877-1968) avait écrit le moindre ouvrage. Renseignement pris, cet ouvrage a paru en 1927 chez Flammarion. On l'avait depuis oublié. Ce n'est pas une biographie en coupe réglée, mais un portrait personnel mais tout de même fidèle de Rembrandt Harmenszoon van Rijn qui se poursuit au fil de son existence, comme il avait lui-même fait cette extraordinaire et prolifique série d'autoportrait de sa jeunesse à la fin de ses jours. Il commence par parler de son pays au Siècle d'Or et le dépeint comme une terre de gueux (et fiers de l'être, de pirates et de pillards, qui se sont enrichis et qui ont continué à s'emparer des richesses du monde. Quant à Rembrandt, il le montre tel qu'en lui-même, fils de meunier, timide, renfermé même, un peu sauvage, mais plein de désirs de découvrir d'autres horizons que le sien. A Leyde, il entre dans l'atelier du peintre Jacob van Swanenburg, puis dans celui de Joris van Schooten. A Amsterdam, il étudie en 1624 chez Pieter Lastman et Jan Pynas. Il y apprend le clair-obscur et aussi ce que ces artistes avaient pu savoir de l'art italien. Il se lie alors d'amitié avec Jan Lievens. Il s'établit bientôt dans cette ville avec son ami. Van Dongen lui attribue un voyage en Italie, qu'il ne semble pas avoir fait. C'est un homme politique puissant, Constantin Huygens, secrète du duc d'Orange, qui lui permet d'accéder à la notoriété. Il relate de manière bizarre sa relation avec son épouse Saskia van Uylenburgh, fille d'un riche marchand d'art. Leur mariage est célébré en 1634. Pour notre peintre, elle aurait été un frein à sa nature intrinsèque et à ses élans les plus profonds. A ses yeux, Rembrandt était un homme amoureux de solitude, bohème dirait-on aujourd'hui, curieux de tout et avide tout. Elle symbolise pour Van Dongen l'étroitesse de vue protestante. Mais, en dépit de son a priori sans fondements, il est tout de même parvenu à brosser une image convaincante de cet homme hors du commun, rebelle et anarchiste. Il parle très bien de sa peinture (il va jusqu'à dire qu'elle est « communiste », ce qui est amusant car c'est un compliment ans sa bouche !), et il en dégage l'esprit avec force. En dépit des idées parfois baroques de l'auteur des Cavaliers du Bois de Boulogne, il nous le campe avec force et aussi une vérité rude et digne de la grandeur de son art. A ne rater sous aucun prétexte.




Bijoux contemporains, Chantal Bizot & Nadine Coleno, Editions du Regard, 348 p., 49 euros

C'est un ravissement continu ! Ce merveilleux livre nous fait découvrir les plus belles créations dans le domaine de la joaillerie de notre époque. Les auteurs ont choisi de nous montrer quelques unes des réalisations les plus mémorables des grands artistes de l'art moderne, comme Calder, Guilio Turcato, Takis, ou Max Ernst. Mais nous sommes invités à voir ce qu'on pu faire des peintres ou sculpteurs plus récents, tels Mimmo Paladino, François Morellet, ou Anish Kapoor. Des architectes célèbres ont eux aussi leur part ici : Ron Arad et Ettore Sottsass Jr, pour ne citer qu'eux. Chantel Bizot et Nadine Colleno n'ont pas souhaité faire une sorte d'anthologie ou même prendre les auteurs les plus célébrés. Elles ont préféré prendre ce qui leur semblait le plus remarquable : les oeuvres de Jean Boggio, dont elles montrent plusieurs bracelets, bagues et colliers, les bagues en argent noirci de Karl Fricht l'étrange parure de Patricia Lemaire, les bagues typographiques de Faust Cardineli, les colliers avec différents matériaux « pauvres » de Christian Astugugevieille, les colliers géométriques en Platte kabussen de Marijke Goey. Ainsi va-t-on de planche en planche, la rencontre d'artistes qui ne sont connu que dans un milieu lié cette activité. Le collier aux planètes de Line Vautrin et le collier baptisé Cloud d'Ulrich Reithofer font partie de ces surprises qui nous attendent au détour d'une page. Grâce à elles, nous pouvons admirer l'étendue presque infinie des inventions que le temps présent peut nous offrir, aussi riche et novateurs ce qu'ont pu faire les plus illustres prédécesseurs de l'Art Nouveau ou de l'Art Déco. L'éventail en écaille de tortue et en défense de phacochère de Jacques An Lanh ou son collier en améthystes géode, le torque de Goudji en argent ou le collier en animaux en plastique intitulé Oro de Daniel von Weinberger sont la manifestation de cet esprit qui consiste rechercher l'inattendu et l'improbable dans ce domaine qui a été si codifié malgré tous les styles qui ont pu se succéder. Magnifiquement conçu et présenté, ce livre n'est pas ce qu'on appelle un Coffee Table Book : c'est la présentation de plusieurs aspects de ce que les arts décoratifs contemporains ont été en mesure de réaliser. Bien sûr, il y a bien d'autres créateurs qui auraient mérité d'y figurer. Quoi qu'il en soir, on ne saurait bouder son plaisir, car il est grand quand on se met rêver devant ces bijoux, les uns excentriques, les autres plus formels ou abstraits, en général inclassables. Il y a des beautés qui fascinent comme celle du collier en argent massif d'Elie Hirsch ou le collier de Mariyline Fontenelle en feuilles de zinc, en feuille d'argent et pigments, voilà de quoi admirer et l'invention et l'imaginaire !




Dates-clés de l'histoire de l'art, Lee Cheshire, Flammarion, 176 p., 12 euros

La plupart du temps, dans ce genre d'ouvrages pédagogiques, on en reste à des questions assez convenues et souvent « hexagono-centriques ». Celui que propose Lee Chesire est vraiment conçu avec originalité et aussi avec une perception très fine de l'histoire de l'art ancien et de l'art moderne. Parmi ces dates importantes, l'auteur nous indique en fait des faits qui sont réellement fondamentaux, mais qui ne s'imposent pas d'emblée. Par exemple, elle souligne l'invention du daguerréotype, ou la naissance du Preraphaelite Brotherhood en 1848 ; elle met en avant le fait que John Constable reçoit une médaille en 1824 au Salon de Paris alors qu'il n'est jamais venu en France. Plus avant dans le temps, elle souligne la participation du Japon à l'Exposition universelle de Paris, comme début de la mode du japonisme, ou, en ce qui concerne Claude Monet, elle fait remarquer que l'artiste a achevé sa demeure Giverny en 189o (à sa place, j'aurais plutôt choisi la date de la réalisation de son fabuleux jardin). Pour ce qui est de l'art moderne, elle pense que la parution du Manifeste du futurisme en février 19o9 dans Le Figaro est une date essentielle, ce qu'on oublie souvent en France. Elle nous rappelle la date de la première exposition du groupe Der Blaue Reiter le 18 décembre 1911, ou encore, l'exposition « o.1o » à Saint-Pétersbourg où l'on voit les premières oeuvres suprématistes, dont celle de Malevitch. Ce livre devrait titiller même des personnes déjà amatrices de l'art du XXe siècle et pas seulement ceux qui le découvrent.




Le Souffle de la révolte, Nicolas Bénies, « livre musical »,  C & F Editions, 236 p., 29 euros

Il n'est pas aisé de trouver en librairie des ouvrages sur l'histoire du jazz par les temps qui courent. Celui-ci vient donc à point nommer combler un vide. L'histoire du jazz n'est pas tout fait simple à raconter car on ne sait même pas quand il est né. D'aucuns disent les premières années du XXe siècle à La Nouvelle Orléans. Possible, mais pas sûr. L'auteur songe qu'il est apparu simultanément dans plusieurs villes des Etats-Unis. A l'époque, il n'avait pas de nom. C'était ma musique sauvage, la musique du diable, qui plongeait ses racines dans le Negro Spiritual, le Blues et le ragtime, mais aussi était influencé par le duende espagnol, la musique klemzer, et par bien d'autres musiques d'origine européennes. Cet ouvrage est une vraie mine d'informations ; on découvre l'histoire du jazz depuis ses origines jusqu'à la fin des années 1930. Et pas seulement : l'auteur explique comment cette musique s'est diffusée par le disque, puis par la radio, comment elle a eu rapidement du succès après la Grande guerre (c'est d'ailleurs cette guerre que les Français l'on découverte grâce à l'orchestre que Jim Europe avait constitué pour partir sur le front et qui a conquis déjà le coeur des Français qui ont pu l'entendre alors. Nicolas Béniès nous fait rencontrer les grands créateurs dans ce domaine, les orchestres les plus célèbres, comment divers instruments ont été introduits dans les ensembles, quelle est leur histoire spécifique et quels ont été les musiciens qui leur ont donné leur lettre de noblesse. Et il nous présente aussi les grandes chanteuses, comme Billy Holiday, mais aussi les orchestres féminins, plus nombreux qu'on le pense. Il explique l'histoire des Minstrels qui interprétaient des parodies des Noirs comme spectacle d'amusement et aussi l'apparition d'orchestre de jazz avec des musiciens blancs (il était impossible alors de créer des orchestres mixtes). Il évoque trop rapidement à mon goût les danseurs de claquette, comme le génial Billy Robinson, qui a été le maître de Fred Astaire, qui lui a rendu un hommage vibrant dans un de ses films. De plus, il nous montre quels rapports ont eu les écrivains avec cette nouvelle musique, comme Francis Scott Fitzgerald et Ernest Hemingway, mais aussi E. Cadwell et Philippe Soupault, jusqu'à Michel Leiris et Jean-Paul Sartre. Il explique de quelle façon ces grands noms qui ont fait évoluer le jazz ont connu le succès à l'étranger, à Paris, à Londres, mais aussi en Russie. Bref, on découvre cet univers complexe, car on ignore pas mal de choses faute de documents, d'enregistrements, et témoignages crédibles (la légende, bien entendu, s'est vite imposée). Qu'aime ou non le jazz, ce livre (accompagné d'un CD avec certains des premiers disques diffusés aux Etats-Unis) est indispensable pour comprendre comment le monde afro-américain a fait entendre sa voix dans son propre vite, et très presque dans le monde entier et engendrer à l'échelle planétaire le Swing Time.




Fables, Phédre, traduit du latin et préfacé par Estelle Debouy, édition bilingue, illustrée par Granville, 272 p., 8,5o euros

Si les fables d'Esope sont demeurées célèbres, celles de Phèdre (Caius Phaedrus (vers 14 avant notre ère- vers 5o), n'ont pas la même renommée. Dans sa préface, Estelle Debouy explique qu'on n'a redécouvert ses livres qu'en 1595 avec l'édition de Pierre et François Pithou. Jean de La Fontaine s'en est inspiré, et ce recueil d'ailleurs rassemble les poèmes qui ont pu lui donner l'envie d'une autre formulation en français, à commencer par « Le Corbeau et le renard ». Sans doute Phèdre a-t-il imité son grand précurseur grec, et il l'a d'ailleurs loué dans une présentation de son travail : « C'est Esope qui a le premier trouvé la matière ; moi, je l'ai polie en vers sénaires.» Et il a d'ailleurs intitulé un de ses recueils : Phaedri Augusti Liberti Fabulae AEsopiae. L'imitation n'exclue pas la création : c'est en tour cas ce que les Anciens pensaient. Et La Fontaine a été l'un des plus grands fabulistes tout en imitant les deux, le Grec et le Latin ! La traduction n'est pas versifiée : la traductrice a préféré privilégier la fidélité au texte latin plutôt que de se risquer mettre ne français ses vers complexes. Inutile de dire que ces fables sont de petits bijoux dont le but a d'abord été la moralisation des faits et gestes des hommes. Un mot sur le superbe illustrateur et caricaturiste que fut Jean-Jacques Grandville (183-1847), dont les oeuvres ont été éclipsées par celle de Gustave Doré. Il a aussi illustré les Fables de La Fontaine (il n'a pas illustré Phèdre, mais on retrouve dans ces pages les illustrations des ables que La Fontaine a emprunté à Phèdre) et celles de Florian, ainsi que les romans de Cervantès, de Daniel Defoe. Charles Baudelaire l'a adoré. En plus que ces fables, nous pouvons découvrir le style enjoué de cet artiste de grand talent.




La Maison Golden, Salman Rushdie, traduit de l'anglais par Gérard Meudal, Actes Sud, 4o4 p., 23 euros

Ce dernier roman de Salman Rushdie ne peut qu'engendrer des sentiments contradictoires. Il n'a pas la puissance des Versets sataniques, et bien qu'il a recours aux mêmes recettes (qui sont, soit dit en passant d'excellentes recettes) en insérant dans son récit des parenthèses fabuleuses ou de lointains contes appartenant surtout à sa culture originelle, qui sont issus autant l'histoire qu'à la légende, il a pas mal de difficultés à parler des Etats-Unis actuels. Il situe le début de son .roman à l'époque où Barak Obama a été élu en 2oo9 Le narrateur, qui est écrivain et réalisateur, René Unterlinden, relate les faits et gestes d'un énigmatique et puissant voisin, fraichement débarqué dans le Village de New York, ancien quartier italien, mais aussi ancien quartier de la bohème et désormais quartier plus chic. Cet inconnu s'appelle Nero Julius Golden. Son premier prénom est presque un manifeste (c'est déjà, mon sens un erreur de la part de l'auteur) dévoilant la personnalité de cet homme plutôt excentrique, pour ne pas dire bizarre, visiblement venu d'Asie, qui est entré dans ses soixante-dix années. Il vit avec ses trois fils, Petronius, Apüleius et Dionysos, autres références au monde antique un peu forcées, et avec sa maîtresse russe, Vasilia, qui n'est pas une sainte femme, loin s'en faut. En observant les faits et gestes de ces personnes qui sortent du commun et affichent une différence très marquée, Rushdie entreprend de faire une critique assez sévère de l'Amérique.  Si la charge est puissante et décrite dans tous ses détails, elle n'a pas la même force et la même virulence qu'à l'époque où il condamnait l'islamiste dans ses formes les plus radicales. De plus, l'ouvrage est construit d'une façon volontairement décousue (chose qui ne me déplaît pas en soi), mais Rushdie n'est pas W. S. Burroughs. Bien entendu, le caractère picaresque de son roman s'inscrit dans une grande tradition, qui passe par Laurence Sterne et bien d'autres. Mais on se perd un peu dans son dédale qui est aussi trop ponctué de citations (évidentes ou non) et de pas mal de lieux communs ; est-ce pour autant un mauvais livre , non, on doit reconnaître sa valeur et les qualités dont l'auteur fait preuve. Mais on a l'impression qu'il s'est retrouvé prisonnier de ses propres formules.




Mes 52 déménagements, Samuel Brussell, photographies de Bernard Plossu, Yellow Now/ A côté, 112 p.

J'ai eu une grande admiration pour le fondateur et directeur des éditions Anatolia, qui ont publié des livres merveilleux. Bien sûr, cela ne pouvait pas durer, à cause des grandes manoeuvres du petit monde éditiorial, et aussi des nouvelles normes de rentabilité. De nos jours, ce sont les responsables commerciaux qui ont pris le pouvoir et publier des livres de valeurs dont la vente est aléatoire n'est plus de règles. Et je n'ai jamais eu la chance de rencontrer cet homme que je considérais tant. En ayant lu son dernière livre, je comprends mieux pourquoi ! Le mythe du Juif errant n'appartient pas qu'au temps passé, à la Bibliothèque bleue, à Eugène Sue, à Alexandre Dumas et à tant d'autres auteurs qui se sont divertis à broder sur cette histoire qui, au fond, avait surtout pour objet d'expliquer pourquoi le peuple juif était maudit aux yeux des bons chrétiens. Il faut compter aussi comme étant l'une de ses incarnations modernes Samuel Brussell, qui a passé une bonne partie de son existence à changer d'appartement. Il ne s'est pas contenté de passer de la rive gauche à la rive droite de la Seine : il est allé en Italie, à Berlin, à Bruxelles, à Bruges, à New York, à Saint-Pétersbourg, à Tel Aviv, à Bucarest, dans plusieurs villes de la Suisse, sans parler de Montpellier et de Marseille. Samuel Brussell est toujours en mouvement. Comment fait-il ? Je l'ignore. Dans ce livre de mémoires, il évoque tous ces lieux où il a vécu. Mais il n'est en fait en rien autobiographique. ii ne nous dit rien de son existence personnelle, ni même de ses activités professionnelles ; non, il rapporte de chacun d'eux, une impression, une rencontre, une anecdote, une bribe de dialogue significatif. Mais l'ouvrage est vraiment savoureux car il ne rapporte de ces endroits qu'une image -, et cette image est placée en regard d'une autre image, photographique celle-là, ne nous révélant qu'une infime fraction de cette mémoires de ces foyers provisoires. Et malgré cela (ce si peu dévoilé), on est conquis pas ce journal intime de ces déménagements constants et imprévisibles (on ignore pourquoi il part, pourquoi il se rend dans telle ou telle cité, et encore moins ce qui le pousse à bouger autant). Au grand éditeur a succédé un écrivain de valeur ; il me tarde maintenant de découvrir ses autres proses. La littérature d'autrefois est pleine de déménagements nocturnes, à la cloche de bois. Lui il déménage parce que c'est sa vie que de toujours naviguer dans le temps et l'espace, en voyageur qui emporte avec lui sa grande culture et ses secrets intimes.




« Rien que des gamins », Patti Smith, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié, Folio, 96 p., 2 euros

Il peut paraitre étrange de ne prendre qu'un chapitre, surtout d'une oeuvre autobiographique. Mais dans le cas présent, ce n'est pas trop choquant, car il s'agit d'une période bien précise de la chanteuse et écrivain. Elle relate ici sa phase de « vaches maigres » à New York, où elle a connu la misère. Il faut dire qu'elle narre ces mois éprouvants sans jamais tenter d'émouvoir son lecteur, et en montrant même un bel optimisme dans l'adversité. Et ce qui frappe le plus dans ces pages, c'est d'abord la belle écriture de l'auteur (j'ai déjà souligné dans un article précédent combien j'avais été conquis par sa manière de délivrer les moments de son existence), et aussi sa belle culture, qui tranche avec la culture de pacotille du monde auquel elle serait censée appartenir ; elle a beaucoup lu et surtout a su lire avec discernement. Jamais une fausse note quand elle parle d'un poète ou d'un romancier : elle parle en connaissance de cause. Patti Smith est un auteur de grande valeur et il serait grand temps de prendre toute la mesure de son talent ; son oeuvre ne ressemble à rien de ce que je peux connaître de la littérature américaine. Elle ne s'inscrit pas dans la perspective de la Beat Generation, ni d'ailleurs d'aucun courant connu. Elle est d'ailleurs, dans ce qu'elle lit comme dans ce qu'elle écrit bien plus européenne que d'outre-Atlantique. Les récits autobiographiques de notre temps sont souvent ennuyeux et insipides. Elle constitue une exception de taille.




Deux sous de vérité, Jules et Edmond de Goncourt, édition préfacée par Rodolphe Trouilleux, illustrations de Boll, Le Castor Astral, 256 p., 14 euros

Le journal d'Edmond (1832-1896) et de Jules (1830-1870) de Goncourt est un ouvrage énorme qu'ils ont commencé écrire en 1851 et qui paraitra à partir de 1887 (sept volumes). Leur étrange communauté d'esprit, leur esprit critique à l'encontre de bon nombre de leurs contemporains, leur plume caustique et parfois vénéneuse (et rien de change avec la disparition de Jules) font de ce journal une entreprise hors norme. Mais c'est un document des plus précieux pour comprendre la seconde moitié du XIXe siècle français. Je pense que cela a été une très sage disposition d'offrir au public une anthologie de ces milliers de pages, qui peuvent effrayer tout un chacun. On peut y comprendre leur état d'esprit, leur vision du monde qui les entourait et des personnes qu'ils fréquentaient. Bien entendu, on ne saura pas tout : leur amour immodéré pour le XVIIIe siècle, leur passion pour l'art, leur goût pour la collection, et leurs engagements littéraires. Mais le néophyte pourra avec ce volume se rapprocher de ces deux personnages qui demeurent mystérieux, même s'ils ont eu une vie mondaine intense et s'ils ont fréquenté leurs pairs les plus talentueux. C'est un excellent vadémécum pour comprendre leur univers bifide (jusqu'au décès du cadet) de ces deux célibataires dont chacun était le miroir de l'autre, comme s'ils avaient été des jumeaux. Voilà donc une esquisse de portrait de ces deux hommes qui ont marqué leur époque et qui demeure lus pour leurs romans, sans doute, pour certains de leurs essais, mais encore plus pour cette chronique qu'Edmond n'a pas craint de révéler de son vivant, alors qu'il distille pas mal de venin sur ceux qu'il a pu connaître ! Ce fut leur opera omnia, peut-être même leur chef-d'oeuvre. Deux sous de vérité, certes, pas toujours bonne à dire : c'est pourquoi leurs considérations, aussi injustes soient-elles assez souvent, font d'eux d'immenses chroniqueurs d'une période qui pourtant n'était pas tendre.




Le Japon pittoresque, Maurice Dubard, « Le Temps retrouvé », Mercure de France, 352 p., 10,50 euros

Les forces navales américains ont contraint le Japon à ouvrir ses ports et à autoriser la libre circulation des biens et des personnages ; en somme, la démocratie américaine avait sorti ses griffes ! Maurice Dubard a été l'un des premiers écrire ce genre d'ouvrage de voyage, ayant participé à une mission officielle dont le but était de moderniser l'armée nippone. Ce genre de récit met quasiment un terme aux grands livres écrits par des écrivains réputés, de Chateaubriand à Gérard de Nerval, en passant par Théophile Gautier. Seuls Pierre loti et Claude Farrère sont parvenus ensuite à maintenir une certaine grandeur littéraire à ces relations de voyages lointains. Mark Twain, lui, a raillé le tourisme de masse, frappé au sceau de la stupidité et des clichés. Une autre littérature naît, destinée à une consommation vorace des masses. Il faut reconnaître à l'ouvrage de Maurice Dubard des qualités : il est sous le charme de cette culture tellement éloignée de la nôtre et donc s'emploie à la décrire sous un jour non seulement positif, mais avec assez de détails pour qu'on puisse en apprécier la valeur (cela vaut pour le commerce des antiquité, le théâtre, l'architecture domestique et beaucoup d'autres points qui permettent de découvrir les us et coutumes de ce pays jusqu'alors fermé aux étrangers ; bien sûr l'amourette entre un jeune Français et une petite Japonaise charmante et crédule tient du roman-feuilleton. Mais là encore, l'auteur s'efforce de faire comprendre comment ce peuple conçoit l'amour. En somme, c'est un bon témoignage, vivant, curieux, sans trop de préjugés -, donc plutôt honnête, même si des passages sont là pour aviver l'attention du lecteur plus que pour l'infirmer. Il faut savoir que ce livre a paru après la présentation d'un pavillon japonais à l'Exposition universelle de Paris en 1878, première étape de l'idée du japonisme qui allait enflammer écrivains et artistes en France. Son livre paraît un après.




La Mort est dans Paris, Richard Cobb, traduit de l'anglais par Daniel Alibert-Kouraguine, introduction de Pierre Serna, Anachrasis, 240 p., 19 euros

Le premier mérite de ce livre est de nus faire découvrir Richard Cobb (1917-1996), cet historien peu académique, pourtant professeur à Oxford, longtemps lié à Albert Soboul, qui a consacré l'essentiel de son existence à étudier la Révolution française. Il a surtout écrit sur les armées révolutionnaires, sur les extrémistes de gauche, comme Ronsin et Hébert (il est convaincu que la révolution s'arrête quand Robespierre met fin brutalement aux activités subversives des hébertistes), et puis à l'univers au fond mal connu des sans-culottes. La révolution qui le passionne est celle des sans grades, des gens du peuple, des exaltés et des « jusquauboutistes ». Pierre Serna explique très bien dans sa préface le cheminement de ce chercheur infatigable, qui parvient à faire parler les archives des sans nom. Ce livre qui parle de la mort, n'a rien de commun avec ce qu'a pu faire Philippe Ariès et d'autres auteurs qui ont étudier l'idée qu'on a pu se faire de la mort à diverses époques ou comment on se la représentait. Dans ces pages, il a voulu s'intéresser à différentes façons de mourir de la fin du XVIIIe siècle jusqu'à l'Empire. Et il ne prend pas en considération les morts naturelles et les épidémies : seules comptent les morts par suicide, les assassinats et les morts suspectes. Première constatation : il y avait alors peu de crimes commis. Seconde constatation : les hommes se suicident plus que les femmes. Et comment se suicide-t-on ? Il y a plusieurs façons, bien sûr, mais surtout en se noyant dans la Seine. En faisant une étude sociologique très poussée par catégories sociales et par professions, ce sont surtout des artisans qui se donnent la mort et quelques rentiers. Aucun métier n'est vraiment privilégié. Ce sont les gens de peu qui se donnent la mort dans la capitale révolutionnaire, puis consulaire, puis impériale. Dans une période troublée, au cours de la quelle on a beaucoup exécuté (aussi bien pendant la Terreur que pendant la terrible réaction blanche, qu'on tente toujours d'escamoter), on découvre qu'à Paris on se suicidait par périodes. Mais on en ignore la raison. C'est là un livre curieux, mais qui éclaire cette période intense de notre histoire.
Gérard-Georges Lemaire
27-09-2018
 
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Verso n°111

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