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[verso-hebdo]
23-05-2019
La chronique
de Pierre Corcos
Les victimes du système
Système néo-libéral anglais ou ordre patriarcal turc, société urbaine de classes ou paysanne traditionnelle : ceux ou celles qui en sont les victimes dénoncent indirectement des institutions oppressives, viciées par les injustices qu'elles génèrent. Souvent accablées de drames, de tragédies, les victimes intéressent plus certains cinéastes que les gagnants, ou tous ceux qui s'adaptent, s'accommodent. Des films comme Ray & Liz (Richard Billingham) ou Sibel (Çagla Zencirci et Guillaume Giovanetti) contribuent également, à leur niveau, et avec en outre la joie esthétique qu'ils procurent, à la remise en question de ces systèmes iniques.

Les parents de Richard Billingham, Raymond et Elizabeth, évoqués dans son film Ray & Liz, prolétaires victimes, comme bien d'autres, de la casse sociale produite par la politique néolibérale de Thatcher, se voient mis en scène sans la moindre complaisance. C'est du brutal et du féroce, parfois du tendre. Le cadre, les protagonistes et leur mode de vie s'inscrivent dans le document social, où une part du cinéma britannique excelle : la cité ouvrière du « Pays noir » près de Birmingham, ses briques rougeâtres sous un ciel pluvieux, un appartement exigu et miteux, occupé par une mère obèse, aigrie, fumant sans cesse, et un père ivrogne et démissionnaire, la télévision continuellement allumée, les objets kitsch et poussiéreux, des animaux (chien, oiseaux, lapin, rat) occupant une bonne place, les factures impayées qui s'accumulent, les coupures d'électricité... Les enfants, Richard et Jason, délaissés, victimes de victimes, s'ennuient doucement, se livrent à des farces stupides et se débrouillent comme ils peuvent, souhaitant même être placés dans une famille d'accueil. Il y a également l'oncle Lawrence, un gros demeuré, William, récemment sorti de prison, qui lui joue un vilain tour, ou les petits copains chez qui l'on aimerait bien rester dormir, il y a les alentours sordides. Sur cette misérable réalité, Richard Billingham, devenu photographe, a d'abord pointé son objectif. Et ce fut l'« album de famille » Ray's a Laugh, qui valut à son auteur à la fois reconnaissance et critiques acerbes... Puis il a utilisé la caméra. Mais ce premier long-métrage, Ray & Liz, avec ses gros plans qui semblent parfois inspirés d'Edward Weston et ses longs plans fixes, reste à l'évidence un film de photographe. Succession implacable de « slides » pour imposer l'évidence de ces destins mutilés, prostrés dans leur mort sociale, et ne s'évadant que par le sommeil ou l'alcool. Il ne s'agit pas d'une démonstration politique à la Ken Loach, au moyen d'un scénario réfléchi, pas plus que d'un mélodrame pathétique. Le réalisateur photographie soigneusement les objets, les lieux de cette misère, accordant aux détails et aux couleurs une extrême attention. Quelques rituels ou faits divers lamentables achèvent d'accabler le spectateur. Mieux qu'une chronique d'enfance prolétaire, Ray & Liz dit, en une série d'images-signes, la tristesse immense des opprimés, des vaincus du système.

La sauvageonne Sibel, aux yeux verts et à la vélocité d'une bique, a eu le courage de défier l'ordre traditionnel et patriarcal turc, aussi parce qu'elle en a totalement été la victime. Muette, elle pâtit de son handicap, mais aussi de sa fierté rebelle dans ce village niché dans les montagnes, où la grande affaire pour une femme consiste à trouver un « bon mari », préparer de jolies noces puis, entre son époux dévotement servi, les travaux des champs et les maternités successives, rester la plus conforme possible aux us et coutumes. Mais Sibel (remarquablement incarnée par Damla Sönmez), la fille aînée du maire, utilise le vieux langage sifflé, qui s'entend de loin dans les montagnes, et qui est encore enseigné ici à Kusköy, elle chasse avec son père veuf, elle guette un loup mythique dans la forêt, rend visite à la vieille Narin, qui vit seule dans une cabane et qu'on prend pour une sorcière. Rejetée par sa propre soeur et la majorité des paysannes, la fière et noble Sibel, provoque la haine collective lorsqu'on apprend qu'elle rend visite nuitamment à un malheureux déserteur, un frère en marginalité, qui se cache dans la forêt. Même son père, qui la protégeait, la rejette désormais... Mais Sibel préfère prendre le risque de mourir plutôt que se soumettre. Alors, le machisme des hommes, la soumission et le ressentiment des femmes, déchirant le voile coloré, folklorique de la culture paysanne traditionnelle, montrent leur inhumanité. Certaines femmes commencent à entrevoir que, dans ce monde-là, on moissonne surtout de l'injustice et de la frustration. Et le père se rend compte du débordement de haine à quoi toute déviance ou différence sont ici condamnées... Associant l'étude ethnographique rigoureuse, la discrète référence aux fables, mythes dans le scénario et une critique efficace, à la fois féministe et politique, de la Turquie traditionnelle, autoritaire, Çagla Zencirci et Guillaume Giovanetti nous offrent le portrait inoubliable d'une jeune victime qui ose se rebeller. Très mobile, la caméra ne lâche l'héroïne et ses courses fébriles que pour donner à contempler - en panoramiques, plans larges et par une impressionnante bande-son - la sauvagerie puissante d'une nature dont Sibel semble l'incarnation féminine et mystérieuse.
Pierre Corcos
corcos16@gmail.com
23-05-2019
 
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Verso n°118

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