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[verso-hebdo]
20-06-2019
La chronique
de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

De Monet à Picasso, Max Raphael, traduit de l'allemand et présenté par Françoise Delahaye, «  L'esprit et les formes », Klincksieck, 228 p., 26, 50 euro.

Nous connaissons bien mal la critique d'art allemande du début du XXe siècle. Carl Einstein, l'un des plus grands, a été redécouvert il n'y a pas si longtemps. Mais Max Raphael (1889-1952) est resté dans l'ombre malgré la publication dans notre langue de Questions sur l'art (Klincksieck). Ce Prussien a d'abord étudié le droit et l'économie politique. Puis il s'est tourné vers la philosophie et a suivi les cours de Georg Simmel et il a enseigné l'histoire de l'art aux ouvriers de 1924 à 1934 à Berlin. Mais étant juif, il s'est exilé à Paris en 1934. Il a achevé Zur Erkenntnistheorie der Konkreten Dialetik, qui sera plus tard traduit chez Gallimard. En 1940, il s'est retrouvé incarcéré au camp des Milles. Il a pu rejoindre les Etats-Unis grâce à l'aide des Quakers. Mais il vécut assez pauvrement bien qu'il ait reçu l'un des premiers prix attribués par la fondation Bollington et s'est donné la mort en 1952. Il a laissé plusieurs ouvrages, dont deux consacrés à la préhistoire.
Mais il a aussi écrit sur Nicolas Poussin et sur l'architecture. Ses Questions sur l'art (Demands of Art) ont publiées posthume par la Princeton University Press en 1968. Françoise Delahaye nous présente cet homme qui s'était forgé une philosophie tout à lui de l'évolution matérielle de l'art (il est marxiste, mais ne développe pas une théorie marxiste des arts plastiques). Voyons comment est né son projet d'écrire Von Monet zu Picasso, qu'il a terminé en 1913. Il se rend à Paris en 1911 et suit les cours de Bergson. Il suit les cours d'Emile Mâle et se rend à Chartres pour en découvrir la fait aussi la connaissance de Rodin et de Picasso. Mais il a surtout découvert la peinture française moderne, en particulier les impressionnistes, Van Gogh, Gauguin et enfin Matisse et Picasso. Ce grand essai est important, même si l'on peut lui reprocher de spéculer sur une évolution stylistique, d'une sorte de progrès dans la création. Il est de ceux qui sont persuadés qu'il existe un darwinisme de l'art.
Mais il faut aussi se souvenir qu'à l'époque où il a pensé ce livre, les plus audacieuses réflexions sur l'art procuraient le sentiment d'un gigantesque pas en avant balayant le passé avec une folle audace. Et elles ont vu leurs adeptes assez vite. Dans son ouvrage, il commence par parler d'une « pulsion artistique » toute bergsonienne. Celle-ci serait la manifestation dynamique de la vie et de la pensée débarrassée de la religion dans la majeure partie des cas. Cela change complètement la nature des prémisses. Cela veut dire que la création n'a pas d'origines, ce qui est dans sa nature profonde. En tout cas, elle est produite ensuite par paliers afin de parvenir à une élaboration formelle inédite et aussi à réinventer un monde de l'Etre. Le terme de cette aventure est « la mise en forme absolue ».
Il pense que le « Moi créatif » ne peut tendre à l'absolu, mais seulement à une perception nouvelle du monde grâce à une volonté et un acte de l'esprit. Il est convaincu que l'artiste se détache du « contexte réel » pour parvenir à ses fins. J'ai résumé grossièrement les fondements de sa spéculations, plus complexe que je la décris, qui ne manque pas de cohérence et détient une part de vérité. Dans la seconde partie, il évoque concrètement la « révolution copernicienne » qui débute avec Monet et ses amis. Et il faut bien admettre que, quelque soit sa vision de l'art en pleine transformation, il a eu en son temps une conception très claire de ce qui était en jeu. Il fait reconnaître qu'il a élaboré une histoire de la peinture française qui n'est pas une pi !ce de musée et reste donc pertinente de nos jours car il n'oublie ni le postimpressionnisme ni le rôle de Cézanne. Il a compris parfaitement l'antagonisme positif entre Matisse et Picasso. Sa conclusion est cependant curieuse, car il prend pour mètre l'oeuvre de Poussin et souligne que l'individualisme est peut-être la limite de l'art moderne. Malgré cette fin surprenante, Max Raphael a tenté et a réussi une approche d'une grande lucidité et sur le vif de ce que la peinture représentait comme « devenir spatial ».



Albert Bitran, Claude Lefort & Jean-Luc Chalumeau, Lienart, 200 p., 35 euro.

Albert Bitran nous a quitté l'an passé. Et c'est pour les amants de l'art une grande perte. Né en 1931 à Istanbul dans une famille sépharade, après avoir achevé ses études secondaires au Galatasaray, est venu à Paris pour apprendre l'architecture pour satisfaire les désirs de son père. Mais il abandonne très vite cette discipline pour se consacrer à la peinture. Il commence par exécuter des toiles abstraites géométriques, d'une originalité frappante, à contre-courant de l'esprit dominant de l'époque, plus axé sur l'informel et le lyrique. Mais cette phase propédeutique, qui lui permet de se faire connaître, ne dure pas. Il se tourne vers une forme d'abstraction plus libre, sans pour autant rallier tout à fait le camp des abstraits français qui misaient alors sur des pratiques plus débridées. Si ses créations des années 1950 sont elles aussi très libres d'esprit, elles n'en recèlent pas moins une construction qui, même si elle n'est pas forcément perceptible à première vue, qui est de nature architecturale. C'est une sorte de paradoxe entre cette structure sous-jacente et son langage de signes et de couleurs.
La transition s'est d'abord opéré par une série de paysages, sont certains sont exécutées en utilisant le sable. Polychromes, ces tableaux ont toutefois des dominantes brunes, rouges et grises - ce gris que Charles Estienne avait lié avec justesse à la nouvelle tradition de l'art turc (il conservera ces harmonies, qui ont ces caractéristiques). Très vite, il diversifie ses compositions et recherche des formes toujours inédites, plus complexes, introduisant aussi d'autres médiums que les pigments (ce que montre Naissance d'un paysage de 1956 avec collages de différents matériaux). La décennie suivante, il aborde un nouveau cycle avec les Ateliers, où il donne l'impression de se démettre de ses modes de création, sans pourtant renoncer à ses principes de base. IL se rapproche parfois de la monochromie, avec des toiles ayant des dominantes rouges ou grises. Mais ce n'est pas une règle absolue. Il tient surtout à pas se laisser prendre eau piège d'une manière. Tout en maintenant son identité formelle, il ne cesse d'en faire varier plusieurs axiomes.
La superbe Petite vue de l'atelier de 1963 en est l'exemple parfait : il y a bien des formes, souvent soulignées par un épais trait noir, mais qui se fondent dans des plages chromatiques ici dominées par la présence du noir. En sorte qu'on a en face de soi un mystère qu'il faut interroger et explorer. Les années qui suivent sont marquées par un dessin plus net des figures (qui sont du ressort de l'« infiguré ») et par une élaboration formelle plus dépouillées, pour en arriver à la série des Intérieurs-extérieurs, où il joue sur des dualités au sein de ses tableaux. Il a trouvé son écriture, qui se décline en ne cessant jamais de se métamorphoser. Des signes font leur apparition, comme la croix ou la barre. Il renoue avec la géométrie au cours des années 1980, mais dans des termes neufs, avec une accentuation des contrastes (il suffit de regarder Vers le jaune de 1998 pour s'en convaincre). L'agencement des formes est lui aussi un contraste entre celles qui ont une assise architectonique et d'autres purement informelles. Il faut aussi noter des ensembles qui ont une spécificité, comme le Sextuor (1973-1978) inspiré par le jazz et la suite des Doubles du milieu des années 1970, ou il assemble des diptyques qui sont comme des faux frères, des duplicatas truqués et métamorphosés.
Il y a toujours eu chez lui la volonté de placer le spectateur dans une sorte d'embarras et de confrontation avec un espace qui peut le séduire, mais aussi engendrer une vague inquiétude. Plus tard, viennent les Noirs, cycle important où Bitran se rapproche des confins de son expression. Il y a inclus un groupe d'ouvrages qui ont à voir avec des écrivains : Arthur Rimbaud, Franz Kafka, Patrizia Runfola, entre autres. Au crépuscule de son existence, il a curieusement souhaité réaliser une autre série qui rend hommage à Degas, non à ses sujets, mais à sa manière de peindre, où il transcende sa propre conception plastique. L'ouvrage nous présent également ses réalisations sculpturales qui, sans être très nombreuse, est néanmoins saisissantes et ses lithographies. Sans doute aurait-il été bon de faire découvrir ses dessins, qui sont mieux que des appendices à sa peinture, mais un champ d'expérience en pleine expansion. Mais toute publication a ses limites matérielles. Jean-Luc Chalumeau a retracé avec beaucoup de pertinence et de justesse le parcours de cet artiste hors du commun et qui n'a malheureusement pas été reconnu à sa juste place. On peut aussi lire dans ce beau livre un très bel essai de Claude Lefort, qui est tout sauf critique d'art, qui a pourtant su nous faire pénétrer aux tréfonds de son aventure esthétique, nous guidant au sein d'un univers pictural unique dans la recherche d'une abstraction sous-tendue par des bribes d'architectures (surtout des arcades) et où le secret est une dimension incontournable.




Biomorphose, 1920-1950, Editions Le Minotaure, 188 p., 45 euro.

Les galeries parisiennes Alain Le Gaillard et Le Minotaure font souvent des expositions en grand style et nous régalent de grandes figures de l'art modernes ou de groupes qui ont marqué le temps des avant-gardes. Cette fois, elles ont choisi un thème qui a traversé un peu tous les courants. Dans la préface de Guitemie Maldonado, on constate que cette manière d'appréhender la forme dans une optique organique n'appartient pas à la seule abstraction, mais aussi à la figuration, au surréalisme autant que le constructivisme, aussi paradoxal que cela puisse paraitre. Il est frappant de constater que des artistes comme Pablo Picasso que Fernand Léger. Enrico Prampolini a composé des tableaux dans cet esprit tout comme Salvador Dalì ou Wifredo Lam. Au fond, on peut retrouver cette inclination chez presque tous les grands peintres, sauf peut-être chez les suprématistes ou les néoplasticiens néerlandais. Vassili Kandinsky est sans doute l'exemple le plus marquant de tous, car il n'enferme pas l'art abstrait dans un carcan rigide, tout au contraire.
Je note d'ailleurs que ses écrits théoriques peuvent laisser croire qu'il a fait le choix d'une géométrie rigoureuse, alors que, au contraire, ses principes laisse une grande marge à une liberté créative assez ample. Frantisek Kupka a lui aussi été dans cette direction (il suffit d'ailleurs la période qui a précédé son adhésion au groupe de la Section d'or qui est né à Puteaux en 1911. On découvre aussi des artistes volontairement hétérogènes, comme Joaquim Torres-Garcia ou le très fantasque et poétique Jean Arp. On peut voir aux cimaises de ces deux galeries de superbes tableaux de Jean Hélion et de Làzlo Moholy-Nagy, ainsi qu'une magnifique composition de César Domela, Relief n° 20 de 1945. Yves Tanguy et Hans Bellmer, tout comme Picabia (y est présent un étonnant petite toile de 1945), Joan Mirò et Julio Gonzales sont également au rendez-vous. On a aussi le bonheur de voir des oeuvres très belles signées par des auteurs moins connus, tels Léon Tutudjan (avec des pièces remarquables), Alfred Reth ou Etienne Béothie (entre autre avec sa Croix de bois de 1932). D'aucuns méritent véritablement d'être mieux connus de nous autres, béotiens. C'est là une manière plaisante de circuler dans la sphère le l'art de la première moitié du XXe siècle en en traversant en diagonale les différents modes d'expression. C'est là une exposition qui serait digne d'un musée. Bien peu de galeries à Paris se lancent dans pareille entreprise et c'est un grand plaisir, en dehors de la valeur initiatique d'un tel événement que de dialoguer avec ces ouvrages d'une grande qualité, tout autant pour leur valeur historique que pour leur valeur esthétique. Ne manquez pas ces deux expositions qui durent jusqu'à la fin juin et procurez-vous ce catalogue tout à fait mémorable.




Berthe Morisot en 15 questions, Marianne Mathieu, Hazan, 96 p., 15, 95 euro.

J'ai déjà eu l'occasion dans cette chronique de parler à plusieurs reprises des ouvrages de cette nouvelle collection chez Hazan. Selon les titres, les questions sont plus ou moins pertinentes, mais l'ensemble, en général, se tient bien. Dans le cas de cette initiation à Berthe Morisot, l'auteur a choisi de diviser les questions en plusieurs parties, ce qui lui permet d'évoquer de manière un peu plus précise ce qui rend cette artiste aussi intéressante et en la restituant avec détails dans le contexte de son temps. Je dois reconnaître que cela ne fonctionne pas trop mal. Cela lui permet aussi de mettre en relief ses relations amicales, familiales et professionnelles, qui se confondent parfois, car elle a été l'élève de Manet et l'épouse de son fils Eugène.
La question la plus intéressante est celle où l'auteur s'interroge sur la représentation de sa propre existence. C'est vrai que la plupart de ses sujets sont liées à s maternité et à des portraits de ses proches. Mais elle n'est pas, et de loin, la première à le faire et c'est chose assez commune dans l'univers des impressionnistes. En somme, ce livre est une bonne introduction à son art et aussi à ce qui l'a nourri dans les termes de la peinture, mais aussi de la représentation du monde, qui tourne désormais autour de l'artiste, sans aucune sacralisation. C'est la fin du grand genre et des sujets historiques. Ou plutôt, c'est une autre histoire qui naît, plus intimiste peut-être, mais néanmoins ambitieuse.




Sous le charme de Lillian Dawes, Katherine Mosby, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Cécile Arnaud, Petit Quai Voltaire, 304 p., 14 euro.

Katherine Mosby est née à Cuba en 1957. Elle vit à New York où elle est professeur. Elle est poétesse et romancière. Son premier roman, Private Altars, a été salué par la critique. Cet ouvrage qui vient d'être traduit relate l'histoire de deux frères, Gabriel et Spenser Gibbs. Issus d'une famille assez collet monté, maintenant qu'ils se retrouvent orphelins, n'entendent pas suivre l'exemple de leurs parents. Gabriel, à l'âge de dix-sept ans, est renvoyé de son collège et va vivre avec son frère aîné à Manhattan. Il faut savoir que l'action se déroule en 1950 et leur anticonformisme n'est franchement pas de mise à cette époque. Spenser a des ambitions littéraires et a commencé à écrire un recueil de nouvelles, tandis que Gabriel se limite pour l'heure à découvrir les plaisirs de New York. Il fait la connaissance d'une très jolie jeune femme, Lillian Dawes. Celle-ci est radieuse et charmante, mais elle possède bien des secrets.
Par exemple, elle utilise plusieurs pseudonymes et ne révèle rien de ses origines. Il tombe amoureux d'elle. Il se retrouve sous son emprise. Et il se trouve entraîné dans un univers luxueux et hédoniste qui lui était inconnu. A travers cette histoire d'amour qui se termine en catastrophe, on découvre à la fois le monde huppé de Park Avenue et la bohème littéraire qui a trouvé refuge dans le Greenwich Village. Mais Spenser, étourdi par toutes ces découvertes et par la fascination et l'étrangeté de Lillian, ne se montre pas à la hauteur dans la conquête de cette jeune femme aussi mystérieuse que tellement à l'aise dans tous ces milieux à la mode. C'est pour lui un échec cuisant. L'auteur a très bien rendu l'atmosphère new-yorkaise de l'après-guerre et a brossé cette passion amoureuse d'un tout jeune homme avec beaucoup de finesse et de grâce.




L'Opéra français : une question de style, François Le Roux & Romain Raynaldy, « Musique », Hermann Editeurs, 380 p., 35 euro.

Il n'est pas commun que ce soit un chanteur connu qui commente les oeuvres lyriques. Et il a choisi de parler des opéras dont il a été l'interprète, de Lully jusqu'à Francis Poulenc. Dans l'introduction, les auteurs évoque la naissance de l'opéra en France, qui s'est accompli dans des circonstances très particulières : c'est pour des raisons à la fois esthétiques et politiques. Louis XIV était un excellent danseur, tout comme Jean-Baptiste Lully. Ce dernier a dû créer une forme spéciale d'opéra, l'opéra-ballet. L'un des plus connus, Alceste ou le Triomphe d'Alcide (1674) est expliquer et commenter dans ces pages en détail. Il convient de savoir que l'opéra français doit beaucoup aux créateurs italiens précédents, comme Claudio Monteverdi et Francesco Cavalli. De plus des sujets mythologiques ou historiques sont choisis pour ce nouveau répertoire. Mais il est fréquent alors que le roi de France, sous une forme travestie, soit au centre de l'intrigue.
En somme l'opéra s'inscrit bien dans la tradition forgée par les Italiens, mais en lui apportant de substantielles modifications. N'oublions pas non plus que le monarque souhaitait fait naître une nouvelle musique française dont Lully a été l'instigateur. En effet, sous Louis XIII, on ne représentait que des ballets avec un nombre réduit de scènes chantées. Alceste a surpris à l'époque, mais a été loué, en particulier par Boileau et Racine. L'histoire est résumé avec tout de même pas mal de détails et puis vient l'analyse musicale de l'oeuvre. L'ouvrage est construit de la sorte en remontant le cours du temps, en passant par André Campra (1660-1744) et son Tancrède, Jean-Baptiste Rameau (1683-1764) à travers son Castor et Pollux (1737) pour arriver à Christoph Willibald Gluck (1714-1787) et son Iphigénie en Tauride. Le XIXe siècle est représenté par Hector Berlioz avec plusieurs opéras, Charles Gounod et son Faust (1859), Georges Bizet avec son incontournable Carmen, Jacques Offenbach avec ses merveilleux Contes d'Hofmann, Jules Massenet avec sa Manon et Werther, et l'histoire se poursuit avec un compositeur peu connu des profanes, Alfred Bruneau, auteur du Rêve.
Le XXe siècle. débute avec le chef-d'oeuvre de Claude Debussy, Pelleras et Mélisande, qui marque un tournant dans l'art musical de notre pays. Maurice Ravel n'est pas oublié et l'on découvre son Heure espagnole (1911), bien peu jouée. Francis Poulenc est évoqué à travers Les Mamelles de Tirésias sur un texte de Guillaume Apollinaire qui a été créé en 1917 à l'Opéra-Comique (non sans susciter des sifflets) et mise en scène par le poète Pierre Albert-Birot. Puis il parle de L'Orestie de Darius Milhaud A noter que l'auteur se permet de s'échapper de l'hexagone en parle de Serge Prokofiev. C'est un guide essentiel pour les amateurs d'opéra. Il est aussi louable de la part des auteurs d'avoir donné une grande place aux librettistes qui ont été souvent oubliés (il y est question de Thomas Corneille qui a écrit pour Lully et aussi de Voltaire qui a écrits deux opéras pour Rameau). En un somme un excellent ouvrage qui peut satisfaire aussi bien le fin connaisseur que l'amateur encore dilettante.




Précision sur ma poésie et moi, suivi d'un entretien de l'auteur avec Roland Sabatier, Jean Isidore Isou, Exils, 150 p., 13 euro.

Le lettrisme est un des premiers courants d'avant-garde radical de l'après-guerre. Jean Isidore Isou (1925-2007) s'en prétend le seul et unique fondateur. Voire ! Il ne reconnaît d'ailleurs qu'un seul compagnon d'arme, François Dufrêne, qui va s'affirmer ultérieurement comme peintre. Ce livre est un document digne d'intérêt car le poète rebelle y raconte son histoire mais aussi raconte l'histoire de la poésie française, qu'il connaît sur le bout des doigts (même si sa pensée est transgressive à bien des égards, elle n'est pas exempte d'érudition authentique). D'emblée, j'oserai dire qu'il a tendance à oublier le grand précédent du groupe Dada de Zurich, qui a déjà prononcé sur scène des poèmes purement vocaux comme ceux de Richard Huelsenbeck et de Hugo Ball (cofondateur du Cabaret Voltaire).
Il ne prend pas trop au sérieux le futurisme, dont il est pourtant redevable, ne serait-ce que pour le célèbre poème de F. T. Marinetti, Zang Tumb Tumb (1912) et tous ses amis qui ont utilisé les mots en liberté. Et puis pas un mot sur Kurt Schwitters et sa Ursonate, écrite entre 1922 et 1932. En somme, Isou avait une mémoire très sélective et prétendait à des inventions dont il n'a été que le continuateur. Sans nul doute, sa manière de concevoir la poésie était-elle très originale et très loin des conventions du genre. Il expose les grands axes qui gouvernent un genre qui n'a cure des règles anciennes et s'attachent à des conjonctions des sonorités qui, selon lui, font sens. Bien sûr, les titres des différentes parties peuvent faire sourire par leur égocentrisme exaspéré : "Pourquoi Isou est non seulement aussi grand que Baudelaire, mais plus grand que Baudelaire", ou encore "Pourquoi Isou est le plus grand poète contemporain". Et comme l'humour ne semblait pas être son fort, ses proclamations prêtent à sourire. Cet ouvrage programmatique est suivi d'un entretien de l'auteur avec Roland Sabatier. Aujourd'hui, le lettrisme connaît un grand regain et des expositions se multiplient. Avec ces Précisions... nous voici capables d'en découvrir les principales orientations.




La Grande gaîté, suivi de Tout ne finit pas par des chansons, Louis Aragon, préface de Marie-Thérèse Eychart, « Poésie », Gallimard, 144 p., 7, 40 euro.

Ce recueil de poésie de Louis Aragon a publié en 1929 est peut-être le moins connu et le moins apprécié de tous. Il y a des raisons à cela. Dans sa remarquable préface, Marie-Thérèse Eychart nous les explique. Ces poèmes ont été écrits après que l'auteur ait choisi de s'engager politiquement et aussi après qu'il ait rencontré la très belle et très riche Nancy Cunard avec laquelle il a une relation mouvementée. En dépit de tensions toujours plus grandes avec André Breton, Aragon reste fidèle au surréalisme. C'est d'ailleurs à la même époque qu'il compose l'un de ses chefs-d'oeuvre, Le Paysan de Paris. Ce qui frappe dans ce petit recueil c'est que leur auteur se joue de l'art poétique, le malmène et le ridiculise. Il n'hésite pas à se montrer grossier et iconoclaste.
Il n'y a plus vraiment grand chose de spécifiquement surréaliste en dehors de son insolence qui rappelle plutôt l'esprit de Dada. Tout y est désacralisé et massacré, avec une certaine hargne. Ce qui compense cette sorte de rage blasphématoire est la petite dose d'humour (lui aussi sacrilège) qu'il y introduit. Toutefois, surtout vers la fin, on sent qu'il se trahit lui-même, et que des velléités d'écriture plus raffinée émergent ici ou là. C'est un ouvrage assez curieux et un peu déconcertant, qui dévoile malgré tout toutes les contradictions qui le traversent. C'est un peu un jeu de massacre, mais aussi un regard porté sur le monde des années 1920 qui est à la fois grotesque et cruel. Et l'on peut remarquer qu'Aragon y exprime diverses orientations de son écriture d'alors encore en filigrane. Dans Tout ne finit pas par des chansons, qu'il a écrit quand il préparait l'édition de sa poésie complète, il s'étonne lui-même en relisant ce volume. Il nous y fournit quelques clefs en parlant des relations de Foujita avec Youki, des rencontres surréalistes du café Cyrano, de l'un de ses habitués, Noll, de Nane, son ancienne maîtresse, d'une soirée à la Scala de Milan, personnages et événements liés à certains de ses textes. Et il termine ces commentaires désabusés sur son âge -, quarante-deux années avaient passé. C'est une curiosité, mais aussi un bon moyen d'approfondir la connaissance de cet être si complexe.




Mr Lever court sa chance, nouvelles complètes, I, « Pavillon poche », Robert Laffont, 552 p., 11, 90 euro.

Le très britannique Graham Greene (1904-1991) a été très prisé de son vivant et il l'est encore de nos jours. Sans doute son ironie omniprésente, l'humour qui se mêle au drame dans pas mal de ses romans, sa capacité de maîtriser plusieurs genres et son sens très prononcé et vraiment talentueux pour la construction d'une intrigue ont-il joué dans sa réputation. Considéré par les uns comme un écrivains catholique (il s'était converti dans sa jeunesse), d'autres l'ont vu comme un auteur indéfinissable, anarchique et ébouriffé (on l'a beaucoup décrié pour son éclectisme, qui était pourtant un signe de son curieux génie littéraire) ! N'oublions pas que son oeuvre a aussi inspiré de nombreux cinéastes et que plusieurs de ses romans ont été adaptés plusieurs fois au cinéma, comme The Brighton Rock. Carol Reed en a tiré un grand chef-d'oeuvre, The Third Man (Le Troisième homme) où Orson Welles était éblouissant.
Peu d'écrivains ont eu autant d'adaptations. La réputation que lui ont valu ses ouvrages romanesques a parfois fait oublier qu'il a aussi été un formidable auteur de nouvelles. Ce recueil le démontre amplement. De la fin des années 1920 au milieu des années 1950 ces récits nous révèlent sa virtuosité narrative. Pour parvenir à captiver son lecteur, il a souvent recours au dialogue, à des phrases sans détours et assez courtes. Il a pour premier souci de divertir, ensuite de dérouler une histoire, quelque soit sa nature, avec le sens de la vitesse, sans la volonté de tourner le vertige à ceux qui le lisent, comme l'ont fait à leur époque Massimo Bontempelli Bontempelli ou Paul Morand. Il possède un ton, un rythme, une cadence, un savoir-faire qui sont bien à lui, qui l'identifient sans coup férir, absolument mais ne cherche jamais à surprendre ou à étonner ses interlocuteurs.
Au contraire, il peut aborder des sujets très délicats sans qu'on ait l'impression d'être plongé dans une tragédie (même si c'est le cas) ou de survoler une intrigue comme dans un feuilleton mal brossé. Il est précis, incisif, mais d'une légèreté incroyable. En dépit des apparences, il prend la littérature très au sérieux. Mais son lecteur ne doit pas en avoir conscience et tout ce qu'il écrit, que ce soit grave ou dans l'optique de la comédie, doit d'abord est la source de plaisir -, le plaisir de plonger dans un univers avec la sensation d'être emporté sans la moindre difficulté. C'est un art qu'il est rare de rencontrer




Rue Ordener Rue Labat, Sarah Kofman, Galilée, 110 p., 20 euro.

Sarah Kofman (1934-1994) a été un philosophe apprécié, proche de Gilles Deleuze et de Jacques Derrida, qui s'est fait connaître par L'Enfance de l'art (1971) où elle expose comment la psychanalyse s'approche de la question artistique, Nietzsche et la métaphore un an plus tard, Camera obscura : de l'idéologie (1973), Mélancolie de l'art (1985), Don Juan ou le refus de la dette (1991), pour ne citer que ceux-là. Elle consacre deux livres à sa famille, le premier parlant de son père, qui était rabbin, Paroles suffoquées (1987) et le présent ouvrage qui évoque sa vie et celle de sa famille sous l'Occupation, paru en 1994, l'année de son suicide.
Son récit commence par le geste incroyable de son père qui se dénonce aux autorités pour protéger ses proches et est déporté. Il ne revint jamais. Sa mère ses frères et soeurs sont séparés quand la situation se fait réellement dangereuse avec les premières rafles. Sa survie s'organise grâce à des réseaux d'amitié, mais aussi à des hasards heureux. Dans son malheur, elle jouit de concours de circonstances incroyables et traverse cette longue période en changeant sans cesse de résidence, de cachette, que ce soit à Paris ou à la campagne. C'est quasiment une épopée et la fillette qu'elle était ne donnait pas le sentiment d'une angoisse permanente. Bien sûr, elle ne voyait pas les choses comme un jeu, mais comme une découverte permanente. C'est une histoire exemplaire de ce qu'a pu être la vie des Juifs sous le régime de Vichy et la présence allemande. Ecrit de manière très simple, sans pathos, même si des épisodes sont très douloureux, Sarah Kofman a raconté cette part maudite de son enfance avec simplicité et concision mais aussi avec une belle écriture.




La Taupe rouge, Les 17 moments du printemps, Julian Semenov, traduit du russe par Monique Slodzian, préface de Zakhar Prilepine, Editions du Canoë, 480 p., 23 euro.

Ce livre achevé en 1968 et publié un an après a toute une histoire. Mais d'abord parlons de l'auteur : Julian Semenov est né en 1931 à Moscou. Il a été baptisé par sa grand-mère, au désespoir de son père, professeur, sous-directeur des Izvztsia. A cinq ans, il accompagne son père à la datcha de Staline. Il fit ses études à l'Institut d'Etudes orientales. Son père ayant été arrêté en 1952, il fit tout ce qui était en son pouvoir pour le faire libérer - ce lui valut d'être exclu de l'université. Il fut ensuite le traducteur de Nikita Khroutchev. Il épousa la fille du compositeur de l'hymne soviétique, Mikhalkov. Il écrivit ses premières nouvelles en 1952. Il commença à publier en 1955 et fut embauché par l'Université » d'Etat. Puis il fit de nombreux reportages à l'étranger. Il travailla ensuite pour Andropov, après la publication de son roman, Le Major Tourbillon. Le personnage de La Taupe rouge, Max von Stierlitz, apparaît déjà dans plusieurs de ses ouvrages, avant et après sa rédaction.
Il a écrit au total treize oeuvres romanesques à partir de 1959, deux pièces, des nouvelles. La fin de l'URSS et son décès en 1993 ont contribué au fait qu'il n'a pas été beaucoup pris en considération en Occident. Venons-en à ce livre passionnant : il s'agit de l'histoire d'un agent soviétique infiltré dans les plus hautes sphères du pouvoir nazi pendant les derniers mois de la guerre. Maxime Issaïev est parvenu, sous une fausse identité et une fausse biographie de membre du parti nazi et d'officier supérieur de la S.S. (Standartenführer), à évoluer au sein de la plus haute sphère du IIIe Reich. Ses états de service sont remarquables. Il jouit donc d'une confiance absolue. Face à une situation désormais dramatique, nous voyons évoluer les hiérarques du régime aux abois, d'Albert Speer à Martin Bormann, en passant par Herman Göring et Joseph Goebbels. Sa mission consiste à débusquer les complots ourdis par certains membres éminents du régime pour engager des pourparlers avec les Alliés et de tenter de les persuader que l'Allemagne serait prête à les aider contre les forces soviétiques. Cette tâche lui convenait à merveille car Staline était déjà au courant de ces tentatives de négociation en particulier en Suède.
L'histoire repose sur celle d'Heinrich Himmler, qui a été condamné à mort par Hitler lorsqu'il a pris connaissance des faits peu avant la chute de Berlin. Si la trame de l'affaire est prédominante, c'est pour l'écrivain l'occasion de mettre en scène d'une manière assez réaliste les principaux dirigeants nazis, sans les caricaturer. Il dépeint avec une incroyable précision les dix-sept derniers jours du Reich millénaire. Ainsi Semenov a-t-il joué avec habilité sur deux tableaux et fait d'un formidable et palpitant roman d'espionnage un grand roman historique. Ce livre a été adapté au cinéma en 1973 et a été l'objet d'une série télévisée qui a connu un grand succès.




Quello che so io dell'Islam, Gino Di Maggio, Mudima, 140 p., 20 euro.

Gino Di Maggio nous régale dans cet ouvrage de ses voyages dans le monde musulman, qui passent par l'Algérie, la Tunisie, la Lybie, l'Egypte, la Syrie, l'Irak et l'Iran. Il fait une longue présentation qui donne quelques clefs pour comprendre ce qu'est vraiment l'Islam. Il ne joue ni à l'érudit, ni à l'historien, ni au théologien. Il se fonde surtout sur sa grande expérience des différentes composantes de ce vaste univers avec toutes leurs différences. Il a très bien saisi le sens de cette religion et de ses implications. Il nous rappelle les grandes lignes de l'existence de Mahomet. C'est passionnant et enrichissant. La seul chose que j'aurais à redire est que seuls les musulmans prétendent descendre d'Abraham.
Les juifs affirment descendre de Jacob, qui est un personnage assez peu reluisant ! Les chrétiens, eux, ne revendiquent aucun lien familial avec un personnage biblique. Mais pour le reste, c'est remarquable et l'on peut y puiser un enseignement précieux pour comprendre cette religion qui, aujourd'hui, nous fait peur (par ignorance) à cause des factions terroristes qui s'en recommandent. Quant à ses périples en Afrique du Nord et au Proche Orient, ils ne ressemblent en rien aux récits qu'ont pu faire les grands écrivains voyageurs du XIXe siècle. Les siens sont très synthétique et n'ont aucune prétention littéraire.
Il se limite à quelques notes sur ce qu'il a pu comprendre de chacun des pays visités et de quelques notes essentielles. Ces pages ne serviront certainement pas aux aspirants voyageurs, mais à ceux qui ne connaissent pas ces régions du monde et que l'auteur éclaire de sa vision personnelle et sur une solide expérience. De nombreuses et belles photographies ou cartes postales anciennes colorées viennent illustrer ses propos. C'est donc là un beau volume que le lecteur aura plaisir à lire pour suivre les pas de Gino Di Maggio et découvrir la réalité de cette grande civilisation qui a pris tant de formes, parfois contradictoires.
Gérard-Georges Lemaire
20-06-2019
 
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Verso n°118

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