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[verso-hebdo]
26-09-2019
La chronique
de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

Le Théâtre du Monde, Frances A. Yates, traduit de l'anglais et postfacé par Boris Donné, Alia, 320 p., 19 euro.

Nos lecteurs les plus avisés et les plus curieux auront en mémoire le magnifique essai de Frances A. Yates (1899-1981), grande spécialiste de la Renaissance, Le Théâtre de la mémoire, publié en Angleterre en 1966 et publié par les Editions Gallimard en 1975, traduit par Daniel Arase. Cet ouvrage a paru à Londres en 1969. De l'avis même de l'auteur, c'est le prolongement de ce premier essai, où elle avait établi un lien avec le théâtre élisabéthain. Pour elle il n'y aucun doute possible : il existe une relation étroite entre l'art de la mémoire de Robert Fludd (1574-1637) - un médecin, astrologue, alchimiste, disciple de Paracelse et appartenant au cénacle rose+croix), auteur de l'Anamatomiae amphitheatrum (1623), le renouveau de l'intérêt des penseurs de la Renaissance pour Vitruve, les travaux de John Dee (1527- 1608 ou 1609) - astronome, mathématicien, expert en navigateur, auteur de Monas hieroglyphica (1564), passionné lui aussi pour la magie et l'astrologie, il a tenté en vain de constituer une bibliothèque nationale en recueillant les livres dispersés lors de la mise à sac des monastères - et le théâtre du Globe de William Shakespeare. Et c'est ce qu'elle a entendu démontrer dans cette imposante étude. Cela paraît une thèse assez hardie. Elle commence par faire le portrait de ces deux personnages, qui ont eu de leur temps une grande influence, puis sont tombés sans l'oubli.
Elle tient à réhabiliter John Dee, un érudit étonnant, qui a constitué une bibliothèque de quelques quatre mille volumes (malheureusement vandalisée après sa mort) et qui n'a jamais subordonné la spéculation scientifique à ses intérêts pour l'occulte. De toutes sortes de légendes ont depuis lors détruit sa réputation. Il a écrit une préface fondamentale à The Elements of Geometry d'Euclide, s'est intéressé à Leon Battista Alberti et est l'un des premiers à apporter une version moderne de l'oeuvre de Vitruve (qui n'a pas été oublié pendant le Moyen Âge, et a servi de référence à la construction des églises cisterciennes). Mais en Angleterre, à cette époque, la Renaissance ne s'est pas encore traduite dans les faits et, en particulier dans l'architecture. Il a tenu à souligner le fit que les architectes doivent connaître non seulement la géométrie et la perspective, mais aussi la musique, pour l'harmonie indispensable à l'édification des constructions.
Mais Dee ne s'est pas intéressé exclusivement à la théorie architecturale : il a eu un intérêt certain pour le théâtre et a imaginé une mise en scène pour une pièce d'Aristophane avec un théâtre ayant la forme d'un scarabée s'envolant. Robert Fludd s'est lui aussi intéressé aux principes développés par Vitruve. Il s'intéresse de près à la peinture et cite, entre autres, les écrits d'Albrecht Dürer. Mais c'est la musique qui son domaine de prédilection et il dessine même un Palais de la musique qu'il commente avec de nombreux détails techniques sur les instruments. Il s'intéresse de très près à l'acoustique. Comme Dee, son oeuvre est très discutée de son temps et puis est plutôt mal jugée par la suite et enfin oubliée. Il ya un autre personnages qui a joué un rôle important dans cette redécouverte de l'oeuvre de Vitruve : il s'agit d'Inigo Jones, dont on connaît assez mal la biographie. Fils de menuisier, il a démontré très tôt des dispositions pour le dessin. Il aurait fait un, peut-être deux voyages en Italie au début du XVIIe siècle. Il e serait revenu avec une théorie des masques. Il a conçu la façade de l'église Saint-Paul dans un style néoclassique.
Il a travaillé à Londres comme arpenteur et s'est occupé à organiser des spectacles pour la cour des Stuart à partir de 1605. L'auteur est convaincu qu'il aurait subi l'influence de Fludd. Ce qui est certain, c'est que pour lui la production d'un masque avait partie liée avec l'architecture. Quoi qu'il en soit, après Dee et Fludd, Indigo Jones prouve qu'il y a bien eu un intérêt profond pour les théories vitruviennes à la fin du règne d'Elizabeth Ière et au début de celui de Jacques Ier. Après ces prémisses indispensables, Yates en vient à l'histoire des théâtres à Londres. Elle souligne en premier lieu que la capitale anglaise avait pour caractéristique d'avoir de nombreux théâtres. Ils faisaient l'admiration des étrangers qui les ont fréquentés.
Malheureusement, il n'existe aucune description de ces lieux. Londres compte rapidement un nombre impressionnant de théâtres que n'a aucun équivalent sur le continent. Le premier se nomme The Theatre, construit en 1576 par James Burbage dans le quartier de Shoreditch. D'autres apparaissent bientôt, comme The Curtain, The Rose, qui a ouvert ses portes en 1587 dans le quartier de Bankside, The Swann édifié non loin du précédent en 1595, The Fortune est né en 1600, The Redbull fondé à Clerkenwell en 1614 et The Hope, toujours à Bankside. Les Pénitents Noirs sont achevés en 1613. Et la liste est loin d'être complète. A l'époque les théâtres étaient construits en bois peint et à l'imitation des théâtres romains de l'Antiquité. Et le succès est considérable, à tel point que The Theatre doit faire construire rapidement une annexe. Quant au Globe de Shakespeare on ignore la date de sa fondation. Mais il est décrit comme le plus beau théâtre qui fut en Angleterre. Jacques Ier en a fait sa compagnie en 1603. On en ignore la forme exacte, car on n'a conservé que celle du Cygne, qui devait être assez similaire. On désigne alors ces bâtiments sous le nom d'amphitheatra à cause de leur forme circulaire. Mais ils sont loin d'imiter les théâtres romains (qui avaient été le modèle pour les théâtres de la Renaissance italienne), même si, comme l'indique Vitruve, certains d'entre eux sont une adaptation assez libre des modèles antiques qui était également étaient construits en bois. Pour Yates, les travaux de Dee et de Fludd ont joué un rôle dans la conception de ces édifices. C'était une adaptation assez libre des conceptions antiques à travers Vitruve, Alberti, Palladio et Daniele Barbaro.
Il faut aussi se souvenir que le Théâtre Olympique de Vicence n'a été achevé qu'en 1580. Les théâtres anglais étaient très différents, mais avaient néanmoins adopté des principes anciens pour l'acoustique, la musique et même la représentation cosmique. Plusieurs auteurs, comme Thomas Heywood, font l'éloge de la figuration du ciel. Quant au Globe, on ne peut faire que des suppositions : on pense que ce devait être un cercle inscrit dans un hexagone. On sait que le premier Globe a été détruit par un incendie (Ben Johnson en fait état). C. W. Hodges donne une idée du nouveau Globe. On suppose que la scène devait avoir cinq entrées. C'est d'ailleurs ce qu'indique Robert Fludd dans son Histoire du Macrocosme & du Microcosme.
Mais il est probable que ces entrées n'étaient pas toutes de plain-pied. Le front de scène qu'il décrit dans ce livre peut donner une idée d'un théâtre comme Le Globe, mais on doit se limiter à extrapoler en fonction de sa théorie de l'art de la mémoire. De plus, Fludd n'a jamais commenté les détails de son front de scène avec la fenêtre à encorbellement. Yates propose une interprétation spatiale de ce dispositif, qui déplacerait les parois latérales et les loges vers les galeries situées de part et d'autre de la scène. Il faut aussi ajouter le ciel qui se trouve au-dessus de la scène. Quoi qu'il en soit, son étude est purement spéculative et ne peut s'appuyer sur rien de concret. Elle va jusqu'à affirmer que l'illustration figurant dans l'Ars memorioe de Fludd figure le théâtre du Globe. Elle examine enfin la dimension morale de la représentation théâtrale. Elle cite un auteur français, Jean-Jacques Boissard, qui a écrit en latin Le Théâtre de la Vie Humaine en 1596. Dans son poème, il dit : « Le monde entier est une scène, / Hommes et femmes, tous, ne sont que des acteurs... » Cela fait du théâtre une allégorie et, implicitement, lui attribue ses lettres de noblesse. Le théâtre serait l'expression de cette époque de l'histoire britannique. Enfin elle s'intéresse aux décors tels que ceux qu'Indigo Jones a pu imaginé et prend appui sur une gravure montrant le décor d'une pièce de Ben Johnson, Obéron, prince des fées, créée en 1611. Yates a été consciente que ses développements sur l'idée du théâtre de la période élisabéthaine sont sujets à caution. Elle laisse le soin à ses lecteurs le soin d'aller plus loin et de compléter ce puzzle des plus intriqués. C'est un livre magnifique, que les passionnés de Shakespeare, vu son importance, ne sauraient manquer de consulter.




Arts & Cultures, numéro unique de l'année 2019, publié par l'association des amis du musée Barbier Muller de Genève, 296 p., 30 euro.

Cette belle et riche revue fête ses vingt années d'existence. Elle est principalement dédiée à la recherche ethnographique sur les arts d'Afrique, d'Océanie, de l'Asie et des Amériques. Ce numéro anniversaire a pour thème central le sacrifice. Il contient d'ailleurs un article de Dominique Jaillard sur le sacrifice dans la Grèce antique et un autre sur le sacrifice dans la Bible par Christian Grappe. Son intérêt réside dans le fait qu'elle ne s'emploie pas à dégager une vision globale mais, au contraire, à mettre en évidence des pratiques propres à des peuples parfois inconnus, qui montrent la diversité considérable des pratiques cultuels dans le monde. Chaque article est écrit avec beaucoup de clarté et ne s'adresse donc pas aux seuls spécialistes. Et chacun est accompagné de notes précises pour ceux qui aimeraient en savoir plus et d'une bibliographie.
Il est aussi bien question d'une momie découverte dans l'Altaï que de Chalchiuhtlicue, la déesse aztèque de l'eau et des rites de fertilité. Il y est question des sacrifices dans le nord de l'archipel de Vanuatu, dans le Pacifique, et de l'histoire des bols à oreille. Dans une certaine mesure, on a l'impression d'une excroissance de ce que Claudio Magris a entrepris dans Microcosmes. Nous sommes confrontés à tellement de pratiques différentes qu'elles rendent caduques les grandes visions générales de la fin du XIXe siècle. La multiplicité de ces cultures ne fait que mettre en avant une autre manière de considérer l'histoire, non plus comme une donnée universelle, mais un gigantesque puzzle de populations parfois exiguës ayant chacune sa façon de trouver sa relation au divin et au monde. Cela étant dit, la revue s'intéresse à des questions d'histoire de l'art moderne et évoque le grand sculpteur qu'a été Jacob Epstein (c'est lui qui a créé le magnifique monument à Oscar Wilde qui se trouve dans le cimeterre du Père Lachaise. Et puis Lionel Obadia se consacre à cette étrange pratique qui n'a cessé d'avoir le plus grand succès à Paris : les « cadenas d'amour » accrochés au grilles de certains ponts à Paris. Ils sont si nombreux que la municipalité doit de temps à autre enlever ces grilles qui finissent par peser un poids énorme et peuvent se révéler dangereuses ! C'est une revue de grande qualité, magnifiquement illustrées avec des articles de très grande valeur, s'adressant à tous les lecteurs curieux de découvrir le monde dans sa vertigineuse diversité.




Autobiographie, John Cage, édition bilingue, traduite de l'anglais (Etats-Unis) par Monique Fong, Allia, 64 p., 6,50 euro.

Le récit que fait John Cage (1912-1992) de son existence est si condensé et si rapide qu'on pourrait parler d'un compendium ou, pour le dire en anglais, d'un digest ! En réalité, il s'agit de notes rédigées plutôt à la diable au cours de l'année 1989, qui sont destinées à indiquer au lecteur quelles ont été les grandes étapes de son existence professionnelle. Il a grandi entre un père ingénieur et inventeur compulsif et une mère qui travaillait, entre autres pour le Los Angeles Times. Il a passé deux au Pomona College de Claremont à partir de 1928, mais n'a pas achevé ses études supérieures. Il se rend ensuite à Paris où il entre au Conservatoire. Il est très impressionné par le style de Gertrude Stein et commence à l'imiter (il écrira par la suite, en 1940) Living Room Music sur l'un des ses proses). De retour aux Etats-Unis, il décide de devenir compositeur et prend des leçons auprès de grands aînés, dont Arnold Schönberg. Il se lance dès lors dans toutes sortes d'expériences d'avant-garde. Om travaille à la Cornish School et découvre alors le bouddhisme qui aura tant d'importance dans son existence, mais aussi dans sa recherche musicale. Il élabore une théorie musicale fondée sur la flexibilité des temps. Il organise un festival de musique au Black Mountain College en hommage à Erik Satie, tente en vain de fonder un centre de recherche. Il découvre ensuite que le silence n'est pas le contraire du bruit (il composera en 1948 une oeuvre silencieuse : A Composer's Confession). Il écrit plus tard le livre qui sera le plus connu de tous, Silence.
Les tableaux monochromes blancs de Robert Motherwell lui inspirent Music of Change (1941) et 4' 33'' (1952). Telle qu'il la relate, la carrière de John Cage paraît une quête frénétique de supports, difficiles à obtenir, et aussi à une course effrénée pour découvrir de nouveaux horizons musicaux. Ul fait une série de conférences à Harvard, et à New York, où il est arrivé sans le sou en 1942, il se lie avec Marcel Duchamp (il écrit Music For Marcel Duchamp en 1947), Peggy Guggenheim et Max Ernst. Quatre ans plus tard, il se lie avec le danseur Merce Cunningham et décide de vivre avec lui. Avec lui, il imagine un échange constant entre musique et danse expérimentales. Il donne sans cesse l'impression que son art est le fruit de rencontres précieuses, comme celle de Buckminster Fuller ou de Marshall McLuhan. Et l'aspect physique de la production musicale, des instruments aux musiciens eux-mêmes sont pour lui une autre source d'inspiration. Edgar Varèse fait partie des musiciens qui ont joué un rôle dans ses multiples métamorphoses. Et il n'est pas le seul ! Ce petit livre donne un peu le vertige car on sait quel a été l'ampleur du travail accompli par Cage pour imaginer une forme entièrement nouvelle de musique. Et c'est une belle introduction pour ceux qui ne connaissent pas son travail.




De la vieillesse, Cicéron, bilingue, traduit du latin par Mathieu Cochereau & Hélène Parent, Editions Allia, 144 p., 7 euro.

Marcus Tullius Cicero (106-43 avant notre ère) ne jouit plus d'une grande réputation en France. On le trouve ennuyeux et suranné. Sans doute que des générations d'étudiants ont trop peiné à le traduire et n'ont pas pu prendre la mesure de l'importance de son oeuvre à cause des difficultés qu'ils ont rencontrées à le traduire. Avocat, orateur, philosophe, homme politique, il a écrit de nombreux ouvrages juridiques (cent cinquante de ses discours ont été conservés) et de nombreuses lettres qui nous sont parvenues comme celle qu'il a écrites à Attico. Et pourtant son oeuvre philosophique est considérable. Sa principale ambition a été de réhabiliter la philosophie grecque et de l'adapter au mode de penser des Latins. Il a manifesté un penchant pour le stoïcisme et l'épicurisme. Son oeuvre est considérable. Mais on se rend vite compte que les questions morales l'emportent de loin sur tous les autres aspects de la philosophie. En ce qui me concerne, l'ouvrage le plus important est sans nul doute L'oratore, qui est en général associé à La Retorica a Gaio Erennio. Cette fois-ci nous voici devant un petit livre intitulé Caro Majore, De Senectute (écrit en 44 avant notre ère).
Comme il le fait souvent, il utilise la forme dialoguée. Où apparaissent trois personnages, Scipion, Lélius et Caton. Pour ce dernier, la vieillesse n'est pas l'âge qui rapproche de la mort, mais celui où l'on recueille les fruits d'une existence bien remplie. Caton raconte l'histoire de Maximus, qu'il admira quand il était jeune homme et qui a repris Tarente alors qu'il était déjà très âgé. Il n'avait aucun grief contre la vieillesse. Cicéron examine de près les quatre raisons qui feraient craindre l'âge avancé et les réfute une à une, s'appuyant sur de nombreux exemples de la vie de grands prédécesseurs. Elle n'écarte pas des affaires politiques et civiles, n'est pas un affaiblissement corporel. Ce n'est pas la force qu'attend de la vieillesse, de toute évidence, mais autre chose, en particulier le savoir et l'expérience. Il pense que le plaisir trouble l'entendement. A ses yeux, s'éloigner des choses de l'amour est une bénédiction ! C'est le moment où les hommes de lettres peuvent créer leurs plus belles créations. Les ans donnent d'autres plaisirs, comme celui de la contemplation pleine et entière de la nature, mais aussi d'affirmer une solide carrière au service de la communauté. Reste la question de la proximité delà mort. Il nous rappelle que la mort est épée de Damoclès qui menace tous les êtres humaines, jeunes ou vieux. Il évoque alors la mort de son fils. Dans cette digression, il se montre adepte du stoïcisme. Et de citer Pythagore, comme quoi le vieil homme doit demeurer la sentinelle de la vie. Se détacher de la hantise de la mort doit s'apprendre jeune.
Il est convaincu que ce qu'il y a plus éthéré s'est logé dans notre corps, qui est proche de la boue, et qu'avec la mort, cette entité retrouvera sa liberté. Il évoque le dernier jour de Socrate qui a alors parlé d'immortalité. Cicéron est persuadé sue personne ne meut complètement et que son âme subsiste d'une manière ou d'une autre. Il conclue en confiant à ses amis Scipion et à Lélius que quand il sera mort il sera enfin libéré de ces philosophies qui étaient ses ennemis jurés, et qu'ils ne pourront pas l'atteindre ! Son argumentation, qui s'appuie sur de nombreux auteurs et grands personnages du passé montre que la vieillesse n'est pas à craindre et que la mort n'est qu'un caprice de la nature. On sait que Cicéron a été assassiné le 7 décembre 43 (avant notre ère) par des partisans de Marc Antoine pendant la période trouble qui a suivi la mort de Jules César. Plutarque en a donné une version, mais il en existe d'autres ! Cela est lié à l'idée de la mort que s'étaient faite les Romains - la vérité est associée à la dimension morale du personnage : sa mort doit être exemplaire et héroïque. Tout ce que l'on sait d'à peu près sûr est que ses mains (celles qui avaient écrit les Philippiques, livre où il a attaqué vertement les ambitions de Marc Antoine) avaient été clouées sur la porte du Sénat. Mais d'autres affirment que sa tête a été exposée à la tribune des Rostres...




Souvenirs dormants, Patrick Modiano, Folio, 112 p., 6,20 euro.

Patrick Modiano est pour moi un magicien de la littérature. Avec son écriture dépouillée, très simple et donc accessible, il donne l'impression d'être un auteur à la petite semaine qui connaît bien son affaire. Mais, plus on avance dans la lecture de ses romans, plus on se rend compte que ses promenades (chacun est un parcours qui se déroule en général à Paris) sont une façon de dérouter le lecteur, qui découvre que l'histoire qu'il avait pris pour agent comptant contenait toujours une autre intrigue, avec des implications inattendues et complexes. Il y a toujours un roman dans le roman. Dans celui-ci, notre personnage principal est un tout jeune homme (il est encore mineur) relate ses rencontres avec des femmes. La première est l'épouse d'un homme surnomme « le consul », Mireille Ourousov. Puis il fait la connaissance de Geneviève Dalame, qui est secrétaire aux Studios Polydor. Un élément dérangeant est alors introduit par l'auteur : la rencontre avec le frère de Geneviève, qui se révèle inquisiteur avec insistance. Puis elle lui présente une femme qui est versée dans les sciences occultes. Celle-ci l'interroge à son tour et il lui ment sur toute la ligne. Il a vite compris qu'elle exerçait sur la jeune femme un ascendant certain et qu'elle participait à des réunions de magie. Plutôt troublé et déconcerté, notre héros décide de se rendre seul rendre visite à ce mystérieux docteur Madeleine Péraud.
Elle lui apprend qu'elle a rencontré Gurdjieff en Haute-Savoie et que Geneviève ne vivait pas chez elle. Tout cela l'a rendu perplexe et son destin a commencé à devenir compliqué car tout le monde a changé d'adresse. C'est là que la géographie parisienne commence à jouer son rôle perturbateur. Il perd de vue Geneviève et ne la revoit que plusieurs années plus tard. Il la rencontre avec un petit garçon, son fils, par le plus grand des hasards. Après cette rencontre et leur conversation, il demeure plus désorienté que jamais : « Je tente de mettre de l'ordre dans mes souvenirs. Chacun d'eux est une pièce de puzzle, mais il en manque beaucoup, de sorte que la plupart restent isolés. » Dès lors débute pour lui une quête très délicate : une chasse aux réminiscences. Il songe par exemple à Madame Hubersen, une Américaine, qui aurait tiré de sang froid sur un homme (et c'est lui qui se débarrasse de l'arme !). Plus il progresse dans ses investigations, plus les êtres et les choses lui échappent. Paris s'est métamorphosé en un labyrinthe inquiétant. Tous ces souvenirs le hantent, mais il ne les maîtrise plus. Son existence, toujours tourmenté par un passé lacunaire, se change en une sorte de roman policier sans queue ni tête. Plus le temps passe et plus ce passé est impossible à reconstituer, même si de nouveaux indices viennent sans cesse s'ajouter, sans rien éclaircir. L'espace et le temps se distordent. Tout devient un peu énigmatique. Un beau jour, il décide de suivre un itinéraire qu'il avait noté sans savoir de quoi il s'agissait. Le roman s'arrête là et s'est dissout en cours de route : la poursuite du temps perdu est en réalité le seul véritable roman que nous avons entre les mains. C'est absolument merveilleux !




La stravaganza, Patrizia Runfola, avec une oeuvre originale d'Adalberto Borioli, Il robot adorabile, s. p., Milan, 100 euro.

L'artiste Adalberto Borioli a créé une maison d'édition au titre divertissant, Il robot adorabile (Le Robot adorable). Il s'agit de livres d'artiste tirés le plus souvent à 25 exemplaires (parfois 33) et qui comprennent toujours une oeuvre originale (gravure, détrempe, gouache, technique mixte). Jusqu'à présent, il en a publié plus de 130. La poésie italienne tient une place de choix -, parfois, un artiste s'est insinué dans son catalogue, comme Sergio Dangelo, co-créateur avec Enrico Baj du mouvement nucléaire et disciple revendiqué du surréalisme français. Ces derniers mois, il a fait une série de courtes fictions en français (toutes inédites), signés Eric Rondepierre (L'Abri), Esther Ségal (Au commencement), Séverine Jouve (Au vif de l'oeuvre), Jean-Marie Touratier (Faire le portrait d'une vierge), Jean-Claude Hauc (Plein orage), Patrick Froehlich (La Peinture des silences) et votre serviteur (Mine de rien). Il a ensuite publié une nouvelle inédite de Patrizia Runfola -, l'auteur de Leçons de ténèbres (Editions de la Différence) et de Vies d'Alphonse Mucha, qui vient de paraître aux éditions Exils dirigées par Philippe Thureau-Dangin. Décédée en 1999, Patrizia Runfola laissé de nombreux manuscrits qui restent à mettre sous presse, dont un important essai sur Hugo von Hofmannsthal. La stavaganza est un court récit qui aurait très bien pu figurer dans ses Lezioni di tenebre. Ce petit bijou narratif, L'artiste a tenu a l'illustrer (le terme est assez peu adapté, puisque son langage n'est en rien figuratif). Mais Borioli est parvenu à saisir avec beaucoup de finesse l'esprit de la nouvelle, et cela de manière assez particulière : en insérant des fragments de partitions car, comme c'est souvent le cas, la musique tient une place prépondérante dans ses écrits. De plus, Borioli est un flûtiste émérite. Ce volume de Patrizia Runfola (publié en italien) ainsi que les sept ouvrages publiés en français devraient être présentés à la galerie Akié Arichi l'avant-dernière semaine d'octobre au sein d'une exposition d'une série de tableaux d'Aldaberto Borioli et d'oeuvres d'Esther Ségal.
Gérard-Georges Lemaire
26-09-2019
 
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Verso n°118

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