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[verso-hebdo]
09-04-2020
La chronique
de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

Il robot adorabile, maison d'édition milanaise dirigée par Adalberto Borioli.

Avant d'entrer dans le vif du sujet, je dois vous dire qu'Adalberto Borioli est avant tout un peintre. Il est l'un des artistes abstraits les plus notables de Milan après le spatialisme de Lucio Fontana et du MAC, qui ont marqué profondément l'après-guerre dans la capitale lombarde. Je ne dois pas oublier qu'il est aussi un remarquable musicien : il joue de la flûte traversière et ce n'est pas un violon d'Ingres : c'est une passion qu'il a cultivée tout au long de son existence. Cette pratique de la musique a certainement beaucoup influé sur sa peinture, car celle-ci, à peu d'exceptions près se dispense de toute construction linéaire. Il fait dériver son art plus de l'expérience instrumentale et de sa connaissance musicale que d'une quelconque théorie avancée par quelques uns de ses illustres précurseurs. Il est allé jusqu'à ce genre d'abstraction qui se constitue à partir de plages chromatiques, avec des teintes souvent diaphanes (mais ce n'est pas une règle absolue), qui jouent entre elles, se superposent ou se fondent l'une dans l'autre.
C'est une oeuvre qui bien qu'elle soit assez éthérée, n'oublie jamais la matérialité et la sensualité charnelle (et pas seulement) de l'art pictural. Il a créé, il y a déjà un certain temps une maison d'édition qui porte le nom drolatique et insolite de Il robot adorabile. Son idée était simple : publier de la poésie et être l'illustrateur de tous ces textes. Le tirage est en général de vingt-cinq exemplaires et il peut soit y disposer une gravure, soit une gouache ou une tempera (dans ce cas, chacune de ces petites oeuvres est originale). Il a ainsi constitué une collection rare de textes poétiques italiens signés par Roberto Sanesi, Miklos Vargas, Sergio Dangelo, Maurizio Cucchi et tant d'autres. J'ai eu la joie d'y être publié plusieurs fois, étant le seul écrivain de langue française.
Il y a deux ans environ, je lui ai proposé de faire une petite série de livres avec des auteurs français, dont aucun n'est poète, et dont les récits évoqueraient, en sous-main ou explicitement, quelque chose appartenant à son oeuvre peinte. Les auteurs pressentis se sont prêtés de bonne grâce à ce jeu. Jean-Claude Hauc, spécialiste de Giacomo Casanova et romancier, a écrit Plein Orage, Patrick Froehlich, romancier, un récit intitulé La Peinture des silences, Jean_Marie Touratier, qui a publié la plupart de ses fictions chez Galilée, a signé le portrait de Faire le portrait d'une Vierge, et Eric Rondepierre, artiste, essayiste et romancier, auteur de Laure est nue, a peaufiné un récit baptisé L'Abri, alors que moi-même, j'ai donné Gammes.
Deux femmes de lettres ont bien voulu se joindre à nous, d'abord Séverine Jouve, nouvelliste et essayiste, a donné Au vif de l'oeuvre, alors qu'Esther Ségal, artiste, romancière et essayiste a confié à l'éditeur une histoire qu'elle a nommée Au commencement. Après cette expérience qui a été exposée à la galerie Ana Maria Consadori de Milan, à la galerie Akié Arichi à Paris avec, aux murs, des tableaux d'Adalberto Borioli et d'Esther Ségal) et enfin à Monza, j'ai proposé de rendre un hommage à Patrizia Runfola (décédée en 1999) avec une nouvelle inédite, ses Stravaganze. L'artiste-éditeur compte bien poursuivre son aventure et a déjà fait paraître plusieurs volumes depuis cette expérience riche de surprises et d'oeuvres délectables.




Le Nouveau, Philippe Sollers, Folio, 160 p., 6, 90 euro.

Le titre peut laisser perplexe, et les toutes premières pages où Philippe Sollers explique au lecteur qu'il s'agit du bateau à voile de son grand-père prénommé Louis aurait plutôt la faculté de rendre celui-ci assez soupçonneux. Va-t-il nous raconter son enfance et disserter sur sa famille ? Eh bien oui, il l'a fait Mais d'une manière très singulière et virtuose où l'aspect autobiographique et généalogique se conjugue avec une foule de réflexions, qui touchent d'abord à la littérature. Sollers a souvent eu la tendance à la digression, parfois excessive ou mal ajustée. Mais dans ce livre, qu'il tient à tout prix à qualifier de « roman » (c'est tout sauf un roman, enfin dans le sens conventionnel du terme), il a trouvé la juste mesure, et il laisse sa pensée vagabonder, tout du moins jusqu'à un certain point. Arthur Rimbaud surgit et peu après, par le concours des dates, il fait apparaître le fantôme de Marcel Proust. A ce sujet, il note que ce dernier meurt en 1922 sans être défendu par les hommes qui avaient voix au chapitre chez Gallimard, à commencer par André Gide qui l'avait fait refuser au début.
Il n'y a guère que Jacques Rivière, directeur de La Nouvelle Revue Française de 1919 à sa mort prématurée survenue en 1925 à défendre l'oeuvre de cette immense écrivain que seul Louis-Ferdinand Céline a eu l'audace de vouloir affronter en allant dans une direction tout à fait différente. Je noterai au passage que Proust a été admiré par des auteurs tous antisémites : Jacques Benoist-Méchin, Léon Daudet, fils d'Alphonse, Ramon Fernandez, Maurice Bardèche - une belle brochette de fascistes purs et durs, mais qui ont écrit des pages admirables sur le petit Juif auquel ils ont reconnu du génie !
De Proust, Sollers passe un James Joyce, un de ses amours de jeunesse, pour lequel il trempe un peu sa plume dans du venin tout en continuant à le louer (mais plus comme à l'époque de Tel Quel, faisant comprendre que son Finnegans Wake est de l'ordre de l'imbuvable). Il préfère désormais s'attacher à la figure de Leopold Bloom dans Ulysse. Il fait aussi surgir avec une régularité de métronome quelques vers de William Shakespeare ou quelque chose qu'il a pu affirmer dans son théâtre. Chacun des personnages qu'il évoque dans cet ouvrage porte en lui des souvenirs personnels, mais aussi des raisons de méditer sur Antoine et Cléopâtre.
Ses médiations sur cette pièce le conduisent à imaginer un théâtre sans précédent (mais pas comparable à celui d'Antonin Artaud), un théâtre immatériel, sans spectateur, sans doute, sans acteurs non plus, un théâtre silencieux où les mots résonnent sous le crâne. Il baptise ce théâtre Le Nouveau. Ce serait, d'après ce qu'on devine dans ses propos, une sorte de revers du roman, avec une dynamique se dispensant du fardeau de la narration. Alors il se sert de personnages shakespeariens (Hamlet, qui fait écho à Hamnet, le fils de Shakespeare, qui disparaît à l'âge de onze ans, Horatio, etc.) et, à partir de là, il se lance dans une visitation peu académique du grand dramaturge anglais de manière volontairement décousue. Je dois reconnaître que cette fois Philippe Sollers est parvenu à rendre ce texte, qui est tout sauf un roman, aussi passionnant qu'un véritable roman. Il a aussi su, dans ce mélange des genres, tisser une trame faite pour rêver la chose littéraire.




Nagori, la nostalgie de la saison qui vient de nous quitter, Ryoko Seikiguschi, Folio, 144 p., 6, 90 euro.

Nous savons bien à quel point la culture et l'esthétique du Japon (ancien, mais aussi moderne) sont éloignées des nôtres. Ce livre repose sur la volonté de l'auteur de nous démontrer à quel point, à partir d'une notion qui semblerait commune, celle des saisons. Nous avons quatre saisons, bien définies, qui souvent ne coïncident pas tout à fait avec le climat. Mais nous y tenons avec une sorte de fétichisme mathématique. Mais il y a bien des points du globe qui n'ont que deux saisons ou même pas vraiment de saisons comme à Bogotà.
Et au Japon, les choses sont encore bien plus diverses : les Japonais considèrent l'existence de vingt-quatre saisons, et même parfois de soixante-douze. C'est une autre perception de la nature, complètement étrangère à celle que nous observons. En sommes, nous sommes contraints de renoncer à des conceptions qui paraissent être des truismes dans notre esprit et cela depuis l'antiquité. Les chapitres les plus passionnants sont sans aucun doute le troisième et le quatrième, où l'auteur nous expose toutes les significations du mot nagori. Il désigne beaucoup de chose. Sans doute la nostalgie de l'arrière-saison, du passage du temps, de tout ce qu'on a pu aimer ou apprécier durant la période qui s'achève. Bien sûr cette notion avait plus de poids autrefois. Mais elle peut encore désigner les émotions ressenties lorsqu'on passe d'une saison à l'autre, la perte que cela représente, mais également ses caractéristiques avec toutes les émotions esthétiques que ces moments proposent.
Il fait des analogies avec des auteurs occidentaux (Wilde, Sade, entre autres) et avec ce que la modernité a changé dans notre relation à la nature et ses cycles. Il médite ensuite sur le caractère circulaire de ces saisons qui s'enchaînent, mais aussi le rapport contrasté avec le temps humain, qui est linéaire. Assez curieusement, il s'attache à la vie des fruits plus qu'à celle des fleurs, pourtant beaucoup plus présentes dans la poésie et dans l'art. Son intention a été à coup sûr de lier ce phénomène des saisons à celui d'une culture culinaire, désormais mise à mal par la présence de produits d'autres hémisphères et par conséquent hors saison. Il aborde ensuite la question de la poésie, surtout du haïku, qui est une forme très concise, mais aussi autoritaire en ce qui concerne le temps saisonnier. Il réfute leur conception quasi immuable. Il pense aussi que la nature, en particulier dans son pays, a bien des aspects néfastes, sinon catastrophiques. En somme, sa réflexion passe par différentes strates induites par la question qui va du goût, de la sensibilité à ces temps contradictoires et aussi par la traduction esthétique qu'en représente l'art culinaire.




Pain perdu, Guy Goffette, Gallimard, 160 p., 18 euro.

Guy Goffette fait partie de cette bien maigre légion de poètes de valeur qui sont nos contemporains, en France, dans un esprit que n'est ni classique, ni expérimental. Il a aussi écrit des textes en prose des plus savoureux. Ce nouveau recueil a été doté d'un curieux titre : il évoque des souvenirs lointains, peut-être pour certains des souvenirs d'enfance, une pratique désormais obsolète. Mais aussi quelque chose qui a été familier, appartenant à la vie quotidienne de familles peu argentées.
Mais en quoi ce titre nous introduit-il à ce recueil ? Sans doute parce que l'auteur de ces pages a décidé de souligner d'un trait épais la relation entre le monde immanent et le monde poétique (qui remplace chez lui le monde divin ou le monde métaphysique). Ce mélange, toujours dans une perspective elliptique et rêveuse (sans être cependant surréaliste), entre la réalité et ce libre univers de pensées échappant aux ukases de la raison et des idées bien réglées. Ses poèmes ne manquent ni d'esprit ni même, parfois, d'humour. Mais il ne joue pas pour autant la carte de la facilité. Non, il laisse aller son imagination en même temps qu'il condense ses pensées. Il y a ici une manière si concise de s'exprimer qui a quelque chose qui le rapproche de la poésie nipponne, mais pas dans la forme, dans la manière de réduire ses images au point de leur donner non seulement une dimension subjective très parlante, mais aussi de constituer une image à la fois forte et fugace.
Il se plaît à jouer avec ce que peut représenter la poésie selon lui, une sorte de jeu qui nous fait échapper au contingent, mais nous rappelle que nous appartenons d'abord à l'immanence. Dans cette optique, il écrit : « tous les pays perdus et tous les mots, tous les petits bouts de vers qui font des poèmes comme des ballons. » On ne peut s'empêcher de songer aux mots enfermés dans des bulles de savons de François Rabelais.
En fait, on ne saurait trop définir le genre de poésie qui est la sienne et qui n'appartient vraiment à nul autre. Il y a de lointains échos du symbolisme, du Parnasse, quelque chose d'Apollinaire, mais aucune référence précise. Cela constitue une trame qui résume ses connaissances et ses amours. Il nous propose une poésie qui comporte des paradoxes, de la joie et aussi de la mélancolie, des mots d'esprit et des mots de l'esprit, quelque chose qui est rayonnant et crépusculaire tout à la fois. C'est un beau livre, que nul ne pourra défini, car c'est un langage qui se crée sans coups d'éclat, sans tours de force et sans la moindre volonté d'éblouir par la dextérité ou la science de cet art. C'est ce qui rend si précieuse la lecture de ce Pain perdu.



Signes et fables,un apprentissage, Emanuele Trevi, traduite de l'italien par Marguerite Pozzoli, « un endroit où aller », Actes Sud, 348 p., 23 euro.

Nous voici devant une oeuvre littéraire qui n'est pas un roman au sens strict du terme, ni à quelque autre forme de fiction. Il s'agit plutôt d'une très longue méditation sur les fondements du roman et sa confrontation avec d'autres formes d'expression, et surtout le cinéma. Le préambule est vraiment très beau et prenant : l'auteur veut montrer que l'écriture, sous la forme romanesque, est comparable au souvenir, où tout s'efface dans le passé. Il n'est que la fabrique d'un champ de ruines, car à mesure qu'il s'écrit, tout y devient révolu et poussiéreux. Tout le livre est conçu sur un enchaînement de thématiques qui sont, toutes réunies, une méditation sur l'art du roman. Il y a bien un narrateur, qui se souvient du temps du ciné-club de son lycée et qui nous avoue son peu d'intérêts pour les films.
D'une certaine manière, ce serait le mode d'emploi de son activité, déployé en fonction d'innombrables sujets. Mais il n'y a pas de trame à proprement parler. C'est une pensée qui se déroule avec cohérence, sans doute, mais sans avoir une logique dans son mouvement. Une idée en fait naître d'autres qui, à leur tout, vont en générer de nouvelles. Le lecteur se voir jeté dans un dédale de réflexions, qui ne sont pas toujours aisées à cerner. Non pas que le livre soit illisible, mais il est âpre. Il y a d'autres d'éléments qui se succèdent, se chevauchent, se confondent. On passe de la littérature italienne ancienne à la littérature française actuelle, en passant par une multitude de choses et de bribes de récits. Je pense que c'est là que cet ouvrage pèche. Il manque d'une certaine architecture, d'autant plus qu'il est d'une dimension certaine et qu'il est assez touffu. Bien sûr, on ne saurait nier les qualités d'Emanuele Trevi et de l'intérêt de ce qu'il égrène au fil des pages. Mais sa lecture est trop ingrate. Les derniers textes inclus dans ce volume sont beaucoup plus plaisants et captivants. Je pense que tout auteur, novice ou même aguerri, pourrait trouver bénéfice à le parcourir. Mais il est inaccessible à l'amateur qui recherche le plaisir du texte.
Gérard-Georges Lemaire
09-04-2020
 
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Verso n°122

L'artiste du mois : Valérie Rauchbach

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