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[verso-hebdo]
16-04-2020
La chronique
de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, sous la direction d'André Chastel, deux volumes sous coffret « Thesaurus », Actes Sud, 1972 p. & 2144 p., 59, 90 euro.

Quand il a entrepris la rédaction, en moins de trois années, de ses Vite de' più eccelenti pittori, scultori e architettori, le grand peintre toscan Giorgio Vasari (1511-1574) a été le précurseur et de l'histoire de l'art et de la critique d'art modernes. Publié en 1550, il a souhaité une seconde édition corrigé et complété en 1568 (où il a voulu figurer parmi les grands créateurs italiens), cette oeuvre monumentale et superbe demeure la meilleure source possible sur l'art de la Renaissance. Bien sûr, malgré qu'il eût entrepris des recherches, voyagé, recueilli des témoignages, observé le plus grand nombre d'oeuvres possibles, ses considérations ne sont pas exemptes d'erreurs et même parfois d'affabulations. En tout cas, il a inventé un genre littéraire qui s'est alors développé rapidement, avec des biographies du vivant de l'artistes ou des études par cités. On doit bien entendu le lire avec prudence, mais personne ne saurait nier sa volonté d'aller le plus près possible de la vérité. Etant peintre lui-même, et un grand peintre de surcroît, il n'a pu s'empêcher de porter des jugements sur ses précurseurs et ses contemporains. Mais là encore, on ne saurait l'accuser d'avoir fait abstraction de la valeur de tel ou tel de ses pairs. En somme, il doit encore aujourd'hui être la première référence sur l'art italien de cette période. Mais il faut noter qu'il assez pris en considérations les femmes, dont un certain nombre ont fait une belle carrière et étaient reconnues. Il a évoqué la figure passionnante de Sofonisba Anguisola, qui a beaucoup travaillé à la cour d'Espagne et est morte à l'âge de 90 ans à Palerme, où Antoon Van Dyck est allé lui rendre visite alors qu'elle était déjà très âgée et aveugle et a fait un merveilleux portrait d'elle, sans doute quand il a pu rentrer à Gênes. Ce qui est curieux, c'est que Varsari mentionne aussi d'autres femmes peintres pourtant le même nom : Anna-Maria, Europa, Lucia et Minerva ! Mais il ne dit pas un mot de Marietta Robusti (1554-1590), fille de Jacobo Robusti, dit le Tintoret - elle a d'ailleurs été appelée la Tintoretta. Carlo Ridolfi parle pourtant d'elle déjà en 1542 dans sa vie du Tintoret, parue en 1642, et Raffaelo Borghini l'évoque à son tour en 1584 dans Il riposo della Pittura e della Scultura. Ce n'est pas la seule représentante de valeur du sexe faible dans la peinture italienne qui a été omise dans ce grand ouvrage. Je me propose donc d'évoquer dans ce texte inédit cette figure emblématique de cette artiste dont on a tendance à ignorer jusqu'à l'existence.

LA TINTORETTA

Autoportrait, Marietta Robusti dite la Tintoretta

I

Qu'on attribue à Léon Cogniet, peintre académique non dépourvu de qualités, mais dénué de toute audace et de ce qu'on désignait autrefois le « génie », sa dextérité et son savoir-faire ne suffisant pas pour le faire toucher du doigt le véritable talent, la paternité d'un nouveau sujet dans l'histoire de la peinture avec son tableau, Tintoret peignant sa fille morte, présenté au Salon de 1843, lui a permis de laisser son nom à la postérité.
Ce sujet, qui a rendu soudain ce peintre timide célèbre, et qui a profondément ému les visiteurs de l'Exposition, a été repris dans une pièce de théâtre en cinq actes la Fille du Tintoret, écrite par Ferdinand Dugné et Adolphe Jaime, qui a été représentée en mai 1859 au Théâtre de l'Ambigu. Le succès de ce tableau et de la douleur du grand peintre vénitien devant le corps sans vie de sa fille chérie a fait que Cogniet a même dû réaliser une seconde version, plus petite (elle se trouve aujourd'hui au musée des Beaux-arts d'Orléans). Mais le plus étonnant est qu'il ait fait école à l'étranger : cette scène a été représentée par Eleuterio Pagliano en 1861, Henry Nelson O'Neil en 1873, George H. Blackburn en 1891.
Avec la description de cette fin dramatique, inventée de toutes pièces, la figure de Marietta Robusti (vers 1554/1560-1590) a connu un regain de popularité, bien que sa réputation ait déjà été établie depuis longtemps. Certes, Giorgio Vasari l'avait oubliée. Mais il a exprimé maintes réserves sur Tintoret, disant que c'était « le cerveau le plus terrible qu'ait jamais connu cet art », tout en reconnaissant son mérite et en concluant que c'était « un homme de grande valeur et un peintre digne de louanges ». Marietta Robusti est citée en 1699 par Roger de Piles dans son Abrégé de la vie des peintres, avec des réflexions sur leurs ouvrages. Il y souligne la tendresse extrême que Jacopo, son père, a éprouvé pour elle et il ajoute : « mais il eut le chagrin de la voir mourir à trente ans en 1590 ». De nombreux historiens de la peinture en parlent à sa suite, dont le comte Antoine-Joseph Dézallier d'Argenville, dans son Abrégé de la vie des plus grands peintres (trois volumes, 1745-1753), Charles-Nicolas Cochin, dans son Voyage d'Italie, ou Recueil de notes sur les ouvrages de peinture et de sculpture qu'on voit dans les principales villes d'Italie (1758), ou encore Pierre-Charles Lévesque dans son Dictionnaire des arts, de peinture, de sculpture et gravure (1792).
Mais elle y a existé sans y exister vraiment.
Le brave Cogniet a dû la croiser dans l'un de ces livres savants qui avaient droit de cité chez les artistes. Et il a sans doute ressenti toute l'émotion qui pouvait naître d'une scène aussi poignante et qui n'a peut-être jamais existée. Mais la toile de François-Guillaume Ménageot, Léonard de Vinci mourant dans les bras de François Ier a été un événement lors du Salon de 1781. Cette composition qui se veut une méditation sur la Mort de Germanicus de Poussin, mais qui ne repose sur aucune réalité, lui vaut d'être nommé directeur de l'Académie de Rome six ans plus tard ! Le Grand Genre, mêlé à quelques sentiments forts, peut encore être un atout maître.
Et il a fait de Marietta Robusti une héroïne tragique dans la sphère de la peinture comme Ophélie ou Lucrèce.

II

A contrario du dernier soupir de Leonardo, la mort de Marietta a bien pu se dérouler en présence du vieux Tintoret. Il avait une affection sans borne pour cette fille (les deux autres avaient été envoyées au couvent), l'avait formée à son art et l'avait introduite auprès de deux de ses pairs, Taddeo Carlone et Pietro Sorri, pour parachever son apprentissage.
Elle ne le quittait presque jamais. La chronique raconte qu'elle aurait été une enfant illégitime, née d'une jeune maîtresse allemande.
Il l'a représentée dans le Paradis peint dans la salle du Grand Conseil dans le palais des doges (on la voit parmi les bienheureux, avec un visage épanoui d'ange sensuel, vêtue d'une robe d'or) et aussi dans la Présentation de la Vierge au Temple, où elle se trouve au bas d'un grand escalier, menue, à genoux devant le rabbin qui la reçoit. Derrière l'entrée du temple se trouve une étrange pyramide, beaucoup plus étroite et plus haute que celle de Cestius à Rome, qui passait pour être le tombeau de Remus et qui a été ensuite intégré au mur d'Aurélien.
Elle a démontré très vite des dispositions pour le dessin et pour la musique. Elle jouait de plusieurs instruments et chantait à merveille. Tintoret l'emmenait partout avec lui. Et il a tout fait pour que sa carrière pût prendre un essor rapide étant donné ses dons. Elle a commencé par faire le portrait de Marco de Vescovi et de son fils Pietro. Puis elle a brossé le portrait de bon nombre des amis de l'artiste. Quand l'ambassadeur du Saint Empire Romain Germanique invita Tintoret à venir à la cour de sa majesté césarienne Maximilien II, elle l'a suivi à Vienne. Et quand il a été appelé à Madrid par Philippe II, elle a également été du voyage de Madrid. Et elle n'a pas fait que l'assister : elle a conquis ces souverains par son talent. Elle n'avait que seize ans. D'Argenville a prétendu que c'était en réalité l'antiquaire Jacopo Strada, au service de l'empereur, qui avait eu l'idée de la dépêcher à Vienne, où elle a obtenu le privilège de peindre le souverain. Mais l'histoire et la légende finissent toujours par se confondre et nous n'aurons jamais le fin mot de cette affaire.
Comme du reste, soit dit entre nous.

III

On a tenté de retrouver les toiles exécutées par la jeune femme. En fin de compte, les experts n'ont pu identifier avec certitude que deux oeuvres, la première montrant un vieillard et un jeune garçon, et la seconde, un autoportrait. Ce dernier se trouve au palais Pitti de Florence. Et il est surprenant. Elle se découvre largement les seins, ce qui, à l'époque (comme ce serait d'ailleurs le cas dans la nôtre), aurait pu faire scandale. La nudité avait ses règles.
On la disait vive et gaie et on lui attribue quelques aventures pittoresques sans fondement où son caractère enjoué mais aussi son discernement sont mis en valeur, comme le prouve cette histoire de sorcière : la vieille femme, sous un prétexte pieux, lui aurait demandé d'aller voler dix hosties dans l'église de San Cristoforo et de les cacher chez elle pour ensuite les lui donner. Elle relata les faits à son père, qui invita la sorcière et la prit au piège en récitant quelques formules de la Kabbale qui l'aurait réduite séance tenante en un nuage noir de jais en faisant un trou énorme dans le mur de sa demeure !
Balivernes.
Mais, puisqu'il n'y a pas de fumée sans feu, la Tintoretta a laissé une image d'entendement, de sagesse et de sagacité. En plus de ses qualités artistiques. Cela ne fait que rendre plus étrange cette représentation d'elle-même si audacieuse et provocante. Mais quand on observe le portrait qu'a fait d'elle son père, bien entendu, la pose est plus décente. Mais on voit là aussi son buste et elle a les deux mains (de belles mais larges, puissantes, presque celles d'un homme), posées sur le revers de son manteau, comme si elle était sur le point de l'ôter, ce qui n'est pas dans les conventions du genre. Et si l'on pousse ce raisonnement plus loin, on jurerait qu'elle est sur le point de se dépoitrailler.
Vade retro phantasma !

IV

Son père tenait tant à la garder près de lui qu'il n'a accepté qu'elle épousât le joaillier Marco d'Augusta qu'à la condition (impérative) qu'elle restât chez lui. Il en était épris et aucun de ses autres enfants n'avait grâce à ses yeux. Même Domenico, auteur, plus tard, d'un beau portrait de Galileo Galilei, qui avait manifesté une certaine habilité dans le métier de peintre, mais sans beaucoup d'inspiration, ne comptait guère à ses yeux. Il faisait partie de son escouade d'assistants et rien de plus.
Carlo Ridolfi a parlé de la fille adulée en des termes très élogieux, affirmant qu'elle avait peint des oeuvres telles « que les hommes n'ont pu faire que s'émerveiller de son invention ». Il a fait remarquer que son père quand elle était une petite fille, l'habillait comme un garçonnet et qu' « où elle pouvait aller tout le monde la prenait pour un petit homme ».
1560.
Elle tomba enceinte. L'accouchement se passa si mal que le nouveau-né, Beniamino, vint au jour, péniblement, et au prix de la mort de sa procréatrice. Le nourrisson fut élevé dans la maison d'été du maître, près de Mestre, mais il n'atteint pas les douze mois. Quant à sa pauvre mère, elle a été enterrée dans l'église gothique de la Madonna dell'Orto (elle fut dédiée à l'origine à saint Christophe), où son père trouvera lui aussi sa dernière demeure. Celui-ci y avait peint Saint Pierre et l'apparition de la croix, la Décollation de saint Christophe, Les Quatre Vertus cardinales, Le Jugement dernier, Moïse recevant les tables de la Loi, la présentation de Marie au Temple, cette fresque achevée vers 1553 où l'on voit Marietta sous les nobles traits de Marie. Qu'on se souvienne ici que Marietta est le diminutif de Maria.

Gérard-Georges Lemaire
16-04-2020
 
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Verso n°122

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