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[verso-hebdo]
01-10-2020
La chronique
de Pierre Corcos
Surprise, comique, folie
Le rire, phénomène psychologique essentiellement humain, a de nombreuses causes, parmi lesquelles une réaction défensive face à une anxiété, à une légère montée d'angoisse. Quelque chose d'inhabituel, d'inquiétant se produit... Mais il s'avère que ce n'est rien de grave, et l'on rit de sa peur ! Parfois cette trace d'anxiété se traduit par un rire « nerveux », voire un accès de rire incoercible. La distanciation propre au cinéma, au spectacle et la protection induite par le jeu, le semblant, transmuent vite l'anxiété initiale en éclats de rire. Et la surprise devient comique... Il n'en demeure pas moins que ce qui est initialement mis en jeu dans certains comiques demeure bien une source d'angoisse en face de périls, imaginaires ou non. Également en face de notre potentielle folie.

L'un des nombreux mérites du spectacle de Nathalie Béasse, Aux éclats... (jusqu'au 8 octobre au Théâtre de la Bastille), est de jouer avec nos surprises, nos secrètes inquiétudes, en générant un rire spécifique. Que sont ces battements sourds, menaçants, alors que le plateau reste désespérément vide, et d'où proviennent également ces engueulades inaudibles ? C'est quoi ces mouvements soudains et sans raisons d'éléments matériels ? Mais diable, que se passe-t-il donc ici ?... Il s'agit pour Nathalie Béasse de défaire les codes de la représentation. Installer le spectateur dans l'intranquillité. Le surprendre, le plus longtemps possible. Et décourager son besoin de maîtrise. Sa « défense » alors sera le rire, voire un fou rire. Et les trois remarquables comédiens qui vont surgir (Étienne Fague, Clément Goupille, Stéphane Imbert) croiseront subtilement la danse, le cirque, le théâtre d'objets, la performance, pour déstabiliser encore le spectateur habitué aux codes propres à ces différents arts. Habitué aussi à un certain niveau de... « sérieux adulte », ou plus précisément, puisqu'on est au Théâtre de la Bastille, de « gravité expérimentale » que telle ou telle farce ou gaminerie fusant dans Aux éclats... subvertit joyeusement. Et c'est là un autre mécanisme du rire, selon Freud, qui tient à l'économie d'un investissement, d'un effort, devenus du coup inutiles. Les gags se succèdent au début du spectacle, et ce n'est pas Trois hommes dans un bateau, le roman comique de Jérôme K. Jérôme, c'est « trois hommes sur un plateau » ! Qui transgressent des limites, des frontières, avec une telle inventivité que l'on n'est ensuite pas étonné d'apprendre que Nathalie Béasse est passée des Beaux-Arts au Performing Art en passant par un conservatoire d'art dramatique, sans pouvoir se contenter de ces différentes formations... Mais un autre grand mérite du spectacle est qu'il transcende ces variations - dansées, clownesques, masquées, burlesques - sur le rire et, progressivement, par la musique notamment, revient vers une évocation, au fond inquiétante, de la chute, de l'effondrement. Du « collapse » ajouterait-on dans le contexte actuel. Alors Aux éclats... quitte l'horizontalité de ses espaces croisés pour s'ouvrir à un espace, une profondeur oniriques et politiques. C'est étonnant.

Une histoire de nez coupé sollicite une interprétation de la psychanalyse dans le sens de l'« angoisse de castration » (équivalence nez/pénis), mais si de surcroît le nez mène sa vie de son côté, alors là on est dans une histoire de fou, aux confins de la psychose... Pourtant Nicolas Gogol (1809-1852) en a tiré une nouvelle comique, et Ronan Rivière l'a adaptée, mise en scène, pour en tirer une pièce totalement loufoque : Le Nez joue jusqu'au 11 octobre au Théâtre 13, et s'adresse à tout public à partir de 8 ans. Ronan Rivière dit justement que l'écriture de l'auteur du Journal d'un fou aborde avec insouciance les thèmes de notre perte de repères et d'identité, qu'« elle en rit pour éviter l'angoisse ». Effectivement qu'un barbier pétersbourgeois découvre un nez ( !) dans le pain qu'au petit-déjeuner il s'apprêtait à croquer, qu'un autre habitant de la ville constate avec horreur que son nez a fichu le camp, avant de tomber sur lui, sur son nez vêtu d'un bel uniforme ( !), voilà qui ressemble fort à un cauchemar (la nouvelle de Gogol procède du fantastique) ou à un délire de maniaque (et Le Nez en tire des aspects comiques). On se doute que le génial auteur russe ne va pas (tout comme Kafka dans La Métamorphose) se contenter de ces niveaux fantastiques et drolatiques. Une parabole sur le poids des habitudes et l'insoutenable lourdeur du monde - de laquelle la folie reste une échappatoire - se dessine peu à peu, comme dans l'ensemble de son oeuvre : pesanteurs psychologiques, sociales, et même ontologiques... Ronan Rivière a réécrit une bonne partie de la nouvelle pour, s'inspirant de l'humour fantasque de Gogol, en produire une farce accessible au plus grand nombre. Il s'appuie sur une scénographie bizarre, des accessoires grotesques, sur une troupe à l'aise dans l'esthétique du cirque (dommage qu'elle porte sur scène des masques... protecteurs contre la Covid 19 !), enfin sur une alerte musique d'accompagnement (Léon Bailly) évoquant parfois celle du burlesque dans le cinéma muet.
Bien entendu, en riant fort on peut rejeter sur la société russe d'alors cette absurdité bureaucratique, cette insanité, ou bien sur le génie de Gogol toute cette démence. Pourtant Sénèque dans ses Lettres à Lucilius écrivait : « Si j'ai envie de rire d'un fou, je n'ai pas à chercher loin, je ris de moi ».
Pierre Corcos
corcos16@gmail.com
01-10-2020
 
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Verso n°122

L'artiste du mois : Valérie Rauchbach

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