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[verso-hebdo]
03-02-2022
La chronique
de Pierre Corcos
Pédagogique et artistique
Le plus souvent négative est la réponse spontanée, prévisible à la question : une oeuvre peut-elle être didactique et artistique ? On pense en effet que l'information, le message instructif viendraient écraser la forme, et/ou que le flottement du sens, le mystère, participant au charme esthétique, seraient gravement affectés par la prégnance du propos éthique, idéologique ou scientifique... Et pourtant, si l'on se cantonne à la seule photographie, on possède assez d'exemples (Lewis Hine, Dorothea Lange, Henri Cartier-Bresson, Sebastião Salgado pour ne citer que ces photographes) montrant qu'une oeuvre peut apprendre quelque chose sur l'état du monde, tout en témoignant d'indéniables qualités artistiques. Que se passe-t-il alors ? Soit l'art consiste à trouver une manière expressive, originale, pour informer, éduquer ; soit les dimensions esthétiques transcendent la qualité pédagogique au point de créer un charme inattendu, occasionnant tout de même un risque : interférer avec le message. Conscient alors de cette dérive, le photographe a toujours le loisir d'accompagner chaque photographie, pour en ancrer le sens, d'un commentaire bien documenté : ainsi l'on peut citer le travail remarquable, traité précédemment, d'un Tommaso Protti ou d'une Claudia Andujar, respectivement sur la déforestation en Amazonie et l'extinction du peuple Yanomami.

Le soutien sans réserves apporté par le philosophe australien Peter Singer, grand chantre de la cause animale et de l'antispécisme (cf. La Libération animale Grasset 1993, Payot 2012), au photographe anglais Nick Brandt (né en 1964), la permanence des thèmes animaliers et écologiques dans l'oeuvre - expositions et ouvrages - de ce dernier, son long engagement contre la chasse et le braconnage en Afrique, son ONG « Big Life Foundation » peuvent faire craindre une photographie militante, didactique, délivrant avec force son message pour s'évaporer tout de suite après... Or il n'en est rien, et son exposition The day may break (jusqu'au 12 mars à la galerie Polka) parvient à nous ravir, fasciner, à solliciter notre imagination, à s'inscrire dans notre mémoire et, en même temps, à nous convaincre que l'animal et l'homme se voient, l'un autant que l'autre, gravement menacés par le dérèglement climatique. Cependant, la singulière dimension onirique de ces photographies en noir et blanc s'impose tellement que le commentaire didactique qui les accompagne n'est pas de trop pour appuyer la cause écologique et animale. Dans des scènes étranges, envahies de brouillard et d'une enveloppante mélancolie, des animaux sont photographiés aux côtés d'humains qui furent tragiquement affectés par les catastrophes climatiques. Le décor s'est noyé dans la brume, et il reste seulement des animaux perdus accompagnant des humains prostrés...

Le photographe praguois Josef Sudek avait installé la poésie, le fantastique de son inspiration dans la brume naturelle de sa ville ; Nick Brandt, lui, utilise des machines à fumée pour mettre en scène, dans une imagerie d'un poignant surréalisme, la destruction des uns et la misère des autres. Les photos ont été, pour les animaux, réalisées dans des réserves sauvages, au Zimbabwe et au Kenya, derniers sanctuaires d'un monde animal en péril. Quant aux humains, l'équipe de recherche de Nick Brandt a passé plusieurs mois à trouver ces victimes de la sécheresse ou d'inondations. L'artiste les a photographiés dans des attitudes et avec des expressions d'où émane un malheur digne. Voici par exemple Kuda Ndima : « En mars 2019, le cyclone Idai a détruit [son] village. Deux de ses trois enfants ont été emportés par une crue et n'ont jamais été retrouvés ». La photo la montre assise, le regard absent, les avant-bras posés sur une table que surmonte une ampoule allumée, dans la pénombre d'un contre-jour. Et derrière elle, la fantomatique silhouette d'une girafe, Sky : « Sa mère, l'une des rares rescapées et probablement traumatisée, ne s'occupait pas de ses petits ». La photo Richard and Okra montre un Africain allongé sur le sol comme un gisant. Plane au-dessus de lui, telle une chimère ailée, un aigle dont on ne perçoit que le plumage. Une âme qui s'échappe d'un mort, peut-être, ou une allégorie du Songe... Mais un commentaire (qu'on n'est pas obligé de lire bien entendu) ancre dans la plus dure réalité cette photographie onirique : touché par la sécheresse, l'agriculteur Richard Moya fut contraint de se reconvertir dans la culture du tabac, tandis que l'aigle Okra pâtit de la destruction de son habitat naturel. La similitude par la forme de l'humain et de l'animal parfois (exemple : Richard and Grace), ou même des expressions, comme dans Silva and Wood Owl, ne fait pas qu'accentuer cette proximité de destins entre l'homme et l'animal : elle insuffle également à la photographie un imaginaire vitaliste ou panthéiste exaltant la vie et la nature, au moment ironique où celles-ci sont le plus menacées par le dérèglement du climat.

Est-ce parce que Nick Brandt a réussi en pédagogue inventif, par ses montages, truquages et mises en scènes, à nous convaincre de la puissance du lien homme/animal oublié, dénié, refoulé, que ses photos émeuvent de cette façon et hantent nos mémoires ? Ou bien est- ce plutôt parce que son inspiration d'artiste a transcendé la cause qu'il voulait défendre, illustrer, en la déportant vers les territoires perdus, abandonnés de la mélancolie ?
Pierre Corcos
corcos16@gmail.com
03-02-2022
 
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Verso n°129

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