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[verso-hebdo]
31-05-2018
La chronique
de Gérard-Georges Lemaire
Chronique d'un bibliomane mélancolique

OR, collectif, Mucem, Marseille/ Hazan, 288 p., 32 euro

Le sujet est passionnant. Et immense. Les commissaires de cette exposition ont voulu traiter plusieurs aspects de la question. D'où l'étrangeté de ce catalogue, « biface » comme il est indiqué sur la couverture. On trouve un petit excursus de Clarisse Prêtre sur la fonction de l'or dans l'imaginaire gréco-latin (donc dans la mythologie et dans la littérature qui s'y rapporte, comme par exemple dans les Métamorphoses d'Ovide). C'est intéressant, mais largement insuffisant, même pour une initiation. Les mythes et le nombre d'or sont traités à la diable dans une série d'articulets introductifs. Le rôle de l'or dans les Pays-Bas au XVIIe siècle est un peu mieux développé. A la queue leu leu, mille aspects de la question sont pris en considération, d'aucuns étant d'une importance évidente, d'autres, plutôt secondaires. Il manque dans cette publication une pensée d'ensemble. Cela s'était déjà produit au lors de l'exposition sur le café avec un catalogue gadget avec un certain nombre de textes intéressants, certes, mais qui ne donnaient pas une vision ample de la question. En somme, je dirais, comme le veut le diction populaire : « qui trop embrasse, mal étreint ! » La même chose peut être dite de la seconde partie consacrés aux arts plastiques et décoratifs pose la même question. Là encore, nous avons un échantillonnage d'objets et de tableaux, dont certains semblent être un trait d'esprit (comme la tirelire de Duchamp et celle de Filliou), avec un lingot d'or chinois, le Jugement de Midas, de Mignard (1667), remarquable pour son fond or, des fragments de mosaïque, un superbe triptyque d' Yves Klein, un Francis Picabia peu connu et bien intéressant, des bijoux anciens de diverses provenances et, cela va sans dire, les incontournables créations contemporaines, pas toujours passionnantes. En somme, nous avons là une sorte d'inventaire à la Jacques Prévert. Il va de soi que le visiteur ou le lecteur trouvera de quoi satisfaire en partie sa curiosité et y apprendra quelque chose. Mais il n'aura pas ce qu'on peut attendre d'une exposition dans un musée de cette importance. Pourtant des exemples récents, comme les expositions présentées par Jean Clair (je pense surtout à La Mélancolie, qui associait plusieurs disciplines) auraient pu fournir une source d'inspiration pour la construction de ce genre d'événements et, aussi, pour la conception du catalogue.




Testi alla bomba, Julien Blaine, texte de Patrizio Peterlini, galleria Clivio, Milano, sp.

Il y a bien longtemps que la réputation de Julien Blaine a traversé les frontières. Et l'Italie se montre très intéressée par sa démarche énergumène. L'exposition qu'il a présentée à la galerie Clivio de Milan concerne essentiellement des oeuvres des années 1960 et 1970. La couverture présente l'une d'elles où l'on voit une main renverser un verre rempli de lettres. C'est le principe de base de sa recherche où il inscrit ce mélange alphabétique avec la peinture. Pas de texte donc, mais une poésie purement visuelle avec des majuscules qui détruisent le langage poétique traditionnel (et même expérimental) pour ne conserver que leur réalité physique et aléatoire. Mais il n'en fait pas un système. Les Organes poétiques de 1978 montrent par exemple des lettres alignées et parfois une lettre peut être élue pour une composition, comme dans O est omniprésent (1966). De plus, il existe aussi des pièces où il inclut un texte fragmentaire, comme on peut le voir dans Tout ce qui est révolutionnaire (1972). En somme l'essentiel de cette exposition montre le cheminement intérieur qui été le sien pour entamer la déconstruction de la poésie, n'hésitant pas à outrepasser la dérision dadaïste par le recours à l'absurde et au non-sens. Mais ce non-sens n'est en réalité que l'ébauche d'une tentative pour donner naissance à une autre modalité poétique, qui se passe de tous ses codes, même les plus critiques. Il y a chez lui, déjà alors, une volonté d'imaginer un univers qui ne se prononce plus, qui ne délivre même pas des sons, sauf rares exceptions. Il va jusqu'au bout d'une logique qui semble mettre à mal l'ancien comme le moderne. Mais ce n'est pas si simple : il transgresse à qui mieux mieux, mais élabore aussi les conditions d'une autre entente de l'art poétique. C'est très dérangeant et, en même temps, le constat d'une impasse dans laquelle s'est retrouvé la poésie visuelle, sonore et concrète.




Vincent qu'on assassine, Marianne Jaeglé, 352 p., 7,80 euro

Il y a eu, depuis longtemps, une abondante littérature sur le destin tragique de Van Gogh. Si l'on met de côté une oeuvre poétique d'Antonin Artaud, Le Suicidé de la société, beaucoup de livres, qu'ils aient été écrits par des historiens d'art ou par des romanciers, véhiculent toutes sortes de clichés sur la vie d'artiste et sur la vie de cet homme sui n'aimait que la peinture en tête. Pourtant, l'abondante correspondance avec son frère Theo devrait faire comprendre que ce n'était pas un être exclusivement mu par l'instinct et par des pulsions plus ou moins irrationnelles. Il pensait l'art et préméditait avec soin ses recherches. C'est pourquoi un roman sur ce grand homme de la création de la seconde moitié du XIXe siècle pouvait laisser craindre le pire ! Mais, à notre grande surprise, Marianne Jaeglé s'est appliquée à restituer ses dernières années, d'Arles à Saint-Rémy-de-Provence, pour finir à Auvers-sur-Oise avec une grande rigueur s'appuyant sur les documents réunis par les historiens les plus sérieux. Elle ne dramatise pas les relations que Van Gogh a entretenues avec Paul Gauguin, même si les conséquences ont été tragiques pour le premier. Elle a tendance à montrer que l'artiste néerlandais avait rêvé de créer en Arles une communauté d'artistes, comme cela avait été le cas à Pont-Aven. Elle tente de nous faire comprendre la logique qu'il suivait sans pathos et sans extrapolations oiseuses. En somme elle tente de restituer l'artiste tel qu'en lui-même, le ramener à une dimension humaine qui n'était pas celle de la folie, sans masquer son penchant pour la boisson et ses crises qui l'ont conduit à l'hôpital psychiatrique. L'ouvrage est écrit avec grâce, avec beaucoup de tact et aussi avec le désir de nous faire comprendre cet être un énigmatique. Elle s'inspire aussi des thèses avancées voici peu comme quoi il ne se serait pas suicidé, mais qu'il aurait été victime d'un accident stupide. Il est vrai qu'on se suicide rarement en se tirant une balle dans le ventre ! Pour qui veut découvrir Van Gogh au plus près de sa réalité tout en ayant le plaisir d'un roman très plaisant à lire, d'une intelligence et d'une humanité sans faille, le livre de Marianne Jaeglé ne peut décevoir.




L'Elite artistique, Nathalie Heinrich, Folio essais, 512 p., 8,3o euro

C'est un livre tout à fait passionnant mais le titre correspond assez mal au contenu. En effet, plus que le statut du créateur, qui est un grand problème qui plonge ses racines dans la Renaissance, l'auteur s'est consacré exclusivement au XIXe siècle. Avant d'entrer dans le vif du sujet, il faut savoir que Nathalie Heinrich est un disciple de Pierre Bourdieu et qu'elle a tendance à employer volontiers son jargon, réservé aux seuls initiés. Je dois dire que par bonheur elle n'en abuse pas trop, même si je ne comprends pas ce qu'est le « paradigme vocationnel »  de l'artiste. Ce qui me frappe pour une étude de sociologie, c'est qu'elle s'appuie essentiellement sur des textes romanesques de grands écrivains du Chef-d'oeuvre inconnu de Balzac à Manette Salomon des frère Goncourt jusqu'à l'OEuvre d'Emile Zola, en passant par les Scènes de la vie de bohème de Murger. Il faut d'ailleurs à ce sujet rendre hommage à la finesse et à l'intelligence de l'analyse de ces écrits. Mais ils ne suffisent pas à comprendre ce qu'est vraiment ce monde de l'art. Il aurait fallu reprendre les choses au début quand les artistes ont souhaité une meilleure reconnaissance de leurs qualités, au même titre que les poètes. Cela se manifeste par la création de plusieurs académies en Italie au XVIe siècle, qui avaient pour objet de dispenser un enseignement de qualité, mais aussi de montrer les productions des artistes les composant. Cela atteint son apogée avec la création de l'Académie royale de peinture et de sculpture à Paris en 1648 sous l'impulsion du cardinal Mazarin. Par ailleurs, on voit apparaître pendant tout le XVIIe et jusqu'à la foin du XIXe siècle (mais decrescendo) des représentation de l'allégorie de la peinture, qui n'existe évidemment pas, parfois associée à d'autres allégories, surtout celle de la poésie. Ces peinture avaient un but évident, qui était d'élever la peinture au même rang que la poésie, comme le souhaitait Léonard de Vinci, qui avait repris une formule de Cicéron. Dans son étude, elle n'a pas regardé vers ce passé qui éclaire pourtant la situation. Elle est pourtant l'auteur d'un ouvrage très pertinent sur la condition de l'artiste au XVIIe siècle : Du peintre l'artiste (Editions de Minuit, 1993). Elle met plutôt l'accent sur la singularité du créateur, ce qui n'est pas faux, mais n'est pas la condition sine qua non de l'être artiste. La bohème et puis le combat contre les préjugés des institutions, surtout l'Institut qui a remplacé l'Académie (mise bas par David pendant la Révolution) ne forme pas un tout. La question est bien plus compliquée et intriquée. Un seul exemple : Edouard Manet a combattu le jury de Salon, mais n'a pas suivi ses cadets impressionnistes en créant un salon parallèle. Il a voulu combattre sur le terrain de ses ennemis quitte à subir les pires injures. Et c'était loin d'être un bohème ! Cela étant posé, je dois avouer avoir trouver de très grandes qualités à ce travail de longue haleine, dans la lecture des oeuvres littéraires concernant le microcosme (toujours plus important numériquement) du monde de l'art, des relations entre les générations d'artistes, la création des groupes (disons depuis l'Ecole de Barbizon), la question de la profession, celle d'une élite qui se place de plus en plus en marge de la bonne société (tout en en participant dans la plupart des cas). En fait le seul vrai problème est que l'auteur est obnubilé par l'originalité de chaque créateur qui va conduire plus l'excentricité montée en épingle (comme dans le cas de Dalì, mais aussi de Picasso). Pour conclure, je dirai que la logique de la recherche n'est pas évidente et peut-être même erronée, mais que le livre est une source inépuisable de référence et surtout de réflexion sur l'état de l'art pendant cette époque qui a connu le néoclacissisme, le romantisme, le réalisme, l'impressionnisme, le postimpressionnisme et le symbolisme (pour ne parler que des courants les plus importants). Tout personne désireuse mieux connaître cette époque doit lire ce livre et oublier le substrat hérité de Bourdieu qui n'a fait qu'encombrer l'auteur. C'est un travail qui restera présent pour les raisons que j'ai énoncées.




Quinze voyages de Varsovie à Londres 1940-1945, Jasia Reichardt, traduit de l'anglais par Aude de Saint-Loup, Editions de la revue Conférence, 200 p., 25 euro

Jasia Reichardt a été, entre autres choses, vice-directrice de l'I. C. A., puis directrice de la Whitechapel Gallery et a écrit des livres sur les robots. Entre mille autres choses. Mais s'est éveillée en elle une passion pour les archives, en particulier celles de sa tante, Franciszka Themerson, peintre et illustrateur de grand talent encore trop mal connu même si les expositions de son oeuvre commencent à se multiplier et de son mari, Stefan Themerson, écrivain et éditeur. Aujourd'hui que l'historien d'art et dessinateur Nick Wadley, qui a partagé une partie importante de sa vie, n'est plus, elle s'est mise à ce travail de mémoire essentiel qu'est l'archivage de son oeuvre. En 2012, elle a décidé d'écrire une sorte de biographie. Je dis « une sorte » car elle ne retient que les années de la dernière guerre mondiale. Mais elle évoque aussi l'histoire familiale et remonte donc dans le temps. Son histoire commence Varsovie. Elle fait une description très divertissante et originale de l'appartement de ses parents. Son père était architecte, sa mère enseignait le piano et dessinait aussi. Contrairement à ce que le titre indique, son récit commence en 1939, quand l'Allemagne attaque la Pologne. Elle fait le récit de cette période tragique surtout à travers les lettres échangées par ses divers parents. Bien sûr, pas question pour eux de parler ouvertement de ce qui se passe vraiment à Varsovie. Le port de l'étoile jaune dès la fin 1939, le transfert dans le ghetto en octobre 1941, sa fermeture un mois plus tard. On comprend que les besoins matériels, surtout la nourriture, deviennent la question essentielle d'alors. Elle apprend le français et aussi à dessiner ; sa mère fait la classe pour un petit groupe d'enfants. Franciszka Themerson qui a rejoint le gouvernement polonais en exil à Londres, continue à envoyer des colis, malgré l'interdiction du gouvernement anglais. L'enfant qu'elle est alors ne comprend pas vraiment ce qui se passe. Ses parents ont tout fait pour qu'elle ignore la vérité effroyable de ce qui se jouait dans ce microcosme urbain surpeuplé. Mais la terrible réalité s'est révélée en 1942 quand ont commencé les premières déportations. Au mois de juin 1942, elle quitte le petit ghetto en ambulance. Elle se retrouve à Otwock, un hôpital psychiatrique transformé en ghetto. Là, c'est sa grand-mère qui l'accueille et lui apprend les rudiments de la religion catholique. Elle ne sait pas que le petit ghetto allait être liquidité et ses habitants expédiés à Treblinka. Peu après son départ, les prisonniers d'Otwock sont exécutés ou déportés eux aussi à Treblinka. Elle est hébergée par des personnes dont elle ne se souvient plus le nom. Elle est même retourné Varsovie plusieurs fois et a été hébergée par des amis de ses proches. Après quoi, elle finit dans un couvent à Otwock ! Elle y est baptisée et s'appelle désormais Maria Janina Teresa Ceglowska. Elle fait sa première communion et puis est ramenée à Varsovie dans un dispensaire, où elle est soignée. A la fin de la guerre elle est recueillie par une tante et part à Londres en 1946 pour vivre dix ans chez Franka et Stefek Themerson... Cette drôle d'histoire, qu'elle raconte avec légèreté, comme elle l'a vécue enfant, est celle d'un miracle au coeur d'une tragédie sans nom.




I Wouldn't Start From Here, Histoires égarées, traduit de l'allemand par Jean Torrent, Hanns Zischler, préface de Jean-Christophe Bailly, Macula, 12 p., 16 euro

Ce nouveau livre de Hanns Zischler se place dans le prolongement de son Berlin est trop grand pour Berlin (également publié chez Macula). C'est une très singulière manière de considérer la fiction comme une sorte de promenade fantasque à travers des notes, des dessins griffonnés à la hâte, de dessins. L'ouvrage est composé de fragments assez courts et parfois de poèmes. Il n'y a pas de solution de continuité apparente dans ces pages. En réalité, il y a une qui est celle de ce parcours labyrinthique et elliptique. Il y a chez lui une sorte de dérive dans la pensée et dans l'espace physique qui n'est pas sans rappeler les promenades livrées au hasard des lieux des surréalistes parisiens ou encore des dérives des membres de l'Internationale Situationniste. Mais Zischler ne procède pas un instant à leur exemple. Il invente une autre façon de vivre le parcours mental qu'il entend constituer. En fait, il constitue un assemblage de réminiscences de son expérience de la ville, de films, de morceaux de musiques, d'oeuvres, de lettres. Il y a chez lui un narrateur qui semble se laisser-aller à une sorte de voyage imprévisible non seulement dans la pensée, mais aussi dans ces rencontres objectives avec toutes sortes d'événements, de lieu finissent par engendrer un genre de poésie, un peu ésotérique, sans doute étrange, même déconcertantes, et que touche profondément dès qu'on se prête ces circumambulations qui aurait plu à Walter Benjamin, qui était fasciné par la forme du labyrinthe comme métaphore de l'esprit. Hanns Zischler est un auteur atypique, excentrique et qui a néanmoins un réel pouvoir pour fasciner ceux qui se plongent dans ses Histoire égarées.




Viêt-Nam, voyages d'après-guerre, André Bouny, Editions du Canoé, 272 p., 2o euro

Cet ouvrage figure parmi les premiers qui paraissent dans cette nouvelle maison d'édition créée par Colette Lambrichs. Comme son nom l'indique, cette maison a pour désir initial de publier des livres de voyages - condition de prendre le terme « voyages «  dans toutes ses significations possibles. Ce qu'a voulu faire André Bouny est très loin des oeuvres de Théophile Gautier ou de Pierre Loti. Il n'accomplit pas un périple dans un pays qu'il découvre, même s'il reprend la construction d'un livre de voyage du temps jadis, en proposant un périple dans tout le pays. L'auteur, scandalisé par la sale guerre entreprise par les Américains en Asie du Sud-Est, a fini par se rendre au Viet-Nâm et ne cesse plus depuis de s'y ancrer. Ce n'est pas l'exotisme ou la grande différence de culture qui l'a attiré en premier lieu. C'est d'abord un peuple qui a souffert et souffre encore aujourd'hui des conséquences de ce conflit atroce. Il s'est attaché décrire des paysages extraordinaires et des lieux emblématiques. Et nous lui sommes reconnaissant de sa plume très fine et de ses dessins très suggestifs, qui rappellent de très loin la peinture bouddhistes des siècles révolus (il y en a quarante dans ce volume). Mas il s'applique surtout montrer ce qu'a été le Viet-Nâm pendant la période de belligérance et la période qui a suivi avec la main mise du parti communiste sur le pouvoir. Ce pays d'une grande richesse historique et culturelle, qui recèle des vedute d'une incroyable beauté a été profondément meurtri. Bien sûr il faut se souvenir qu'il a été depuis très longtemps sous domination étrangère, de la Chine à la France. Mais il est parvenu à préserver son identité et sa vérité malgré ces jougs successifs. L'auteur médite sur le destin ce ces hommes et de ces femmes qui ont connu l'humiliation et des guerres sans fin. Il ne peut pas se contenter de saisir des instantanés des rizières à étages ou des montagnes qui sont frôlées par les nuages. Il égrène des réflexions sur la réalité coloniales et des luttes épuisantes pour s'en émanciper. Il montre aussi les blessures laissées par les bombardement et la pollution mortel laissé par les produits chimiques de l'arsenal belliqueux ou d'industries peu soucieuses de la faune et de la flore et encore moins des humains qui peuvent en subir les effets. Mais il ne dénonce pas, n'invective pas, il note au cours de ses nombreux déplacements ce qu'il a pu voir et ressentir. Sa vision n'en est que plus forte et plus prégnante car il a su très bien montrer l'héritage hideux que l'Occident a laissé et la misère qui est toujours omniprésente. Certes, il est capable de nous faire partager la beauté de sites enchanteurs qui l'émeuvent, la force de cette vie qui renaît envers et contre tout et nous fait découvrir ce en quoi le passé sous-tend encore le présent et l'avenir de cette Nation blessée. C'est écrit avec beaucoup de passion, mais aussi avec beaucoup de tact.




Lisbonne disparaît, Jean Pichard, avec quatre dessins de Daniel Nadaud, Editions du Canoé, 62 p., 1o euro

En lisant les premières pages de ce livre, je n'ai pu m'empêcher de me remémorer les impressions que j'ai eu de la ville la première fois où j'y suis allé : elle me sembla une agglomération bien petite et en tout cas pas à la mesure de l'ancienne capitale d'un immense empire colonial. A part la partie reconstruite au centre après le grand tremblement de terre de Lisbonne de 1755, qui avait ému jusqu'à Voltaire, qui lui a alors le Poème sur le désastre de Lisbonne, sous l'impulsion du marquis de Pombal, qui a une certaine grandeur et la place du Commerce qui donne sur la mer qui fait penser à la piazza Unità d'Italia à Trieste, tout me parut menu et désuet. Certes, depuis, Lisbonne s'est relativement modernisée, mais elle est restée une petite cité avec l'essentiel de sa vie concentrée sur les collines où l'on accède avec de veux tramways. L'auteur lui, dans un récit qui pourrait être classé entre Jorge Luis Borges et Italo Calvino (mais il n'a pastiché ni l'un ni l'autre) imagine que la capitale du Portugal ait été emportée par les eaux. Elle n'a pas été engloutie par la mer, comme Alexandrie d'Egypte, mais transformée en un île qui va la dérive. Il lui donne un nom qui s'impose : l'île de la Saudade. La description de ce naufrage pour le moins extraordinaire et de la vie qui doit s'instaurer en fonction de cette situation assez inattendue est rendue avec une certaine poésie et mais aussi avec un style alerte et concis. C'est un petit bijou, qu'on savoure avec un sentiment très partagé entre l'émerveillement devant l'incongruité des faits et l'effroi de la catastrophe. C'est là une catastrophe qui n'a rien d'apocalyptique, mais qui insinue une sorte d'angoisse et aussi une nostalgie profonde car Lisbonne est une ville des plus attachantes qui soient. Le malheur des Lisboètes se transforme bientôt en une grande aventure de navigation, digne de leur ancêtres qui ont sillonnés tous les océans et fait des découvertes inimaginables. Ce livre se lit d'une traite car il fait naître en nous l'esprit de la conquête périlleuse des mers inconnues.




Première Guerre mondiale, Joseph Kessel, édition de Pascal Génot, Folio, 144 p., 6,oo euro

Nous voici avec, entre les mains, le premier livre jamais écrit par Joseph Kessel. On n'y trouve pas déjà la patte de l'écrivain, mais plutôt celle du journaliste, qui sait s'emparer d'un événement, peut-être secondaire dans cette immense conflit qui déchire l'Europe, mais qui sont révélateurs. Il a déjà le sens de la concision, de l'ellipse, d'une écriture rapide et efficace. Au fond, l'ouvrage se présente comme des feuilles d'un carnet, où il aurait noté des faits vécus, mais aussi des faits dont il a eu connaissance par la presse. Pendant une partie du conflit, le jeune Kessel a oeuvré l'hôpital militaire de Nice. Il ne participe donc pas directement la grande boucherie des tranchées. Mais il en a le témoignage et tous les échos possibles par les soldats blessés et par ce qu'il peut apprendre. C'est souvent révélateur de la conscience qu'il a pu avoir de ce qui se passait réellement au coeur des batailles, sur les lignes de front, sous les bombardements qui rendaient fous les hommes sous le feu et faces la mort. Chaque chapitre est une évocation émouvante ou tragique. Il est noter dans la partie autobiographique le beau portrait qu'il a fait du peintre juif polonais Moïse Kisling, qui s'était porté volontaire pour combattre pour la France, qui avait été très grièvement blessé. Tout cela est bien court et lacunaire. Mais c'est le début prometteur d'un écrivain qui saura être toujours en éveil devant l'injustice et les crimes perpétués par les humains contre eux-mêmes.




Le Sang dans la tête, Gérard Guégan, « La Petite Vermillon », La Table Ronde, 208 p., 7,30 euro

Ce roman, Gérard Guégan l'avait publié en 1980. Il a d'ailleurs l'air d'avoir été écrit beaucoup plus tôt. Il n'est pas désuet, mais il possède une touche de romans noirs d'autrefois. Et on en imagine bien une adaptation au cinéma en noir et blanc. Mais il s'agit bien là de la volonté de l'auteur, qui a voulu marqué ses distances avec les codes du genre et aussi rendre hommages à ses lointains prédécesseurs. Qu'on ne voit pas ici une allusion scabreuse ou un mauvais jeu de mot car la première victime est un boxeur noir. L'inspecteur principal Ruggeri est changé de résoudre ce cas. Peu après, il se retrouve confronté à l'assassinat d'enfants vietnamiens dans un atelier d'ameublement. Je ne vais pas révéler aux lecteurs comment l'affaire se déroule : ce serait gâcher leur plaisir. Mais ils doivent savoir que toute l'attention de l'auteur ne se porte pas sur l'intrigue, mais sur la personnalité du policier, veuf inconsolable et passionné des parties d'échecs. Gérard Géguan a construit un personnage comme l'avait fait Georges Simenon avec Jules Maigret., avec une pointe goguenarde Et il est très attachant. L'histoire, elle, est volontairement décalée et n'en ai que plus intéressante. Cet ancien complice de Gérard Leibovici aux Editions du Champ Libre est un écrivain qui se fait rare. Mais quand il sort de sa tanière, il laisse une trace indélébile. Et ce roman un peu désabusé et caustique est une de ses belles traces littéraires.




Tombeau pour Damiens, Claire Fourier, avec huit peintures de Milos Sobaïc, Editions du Canoé, 32o p., 21 euro

Quand on regarde le portrait de Robert-François Damiens (1715-1757), on a l'impression de découvrir les traits d'un furieux ! Très souvent, les historiens ont fait de lui le portrait d'un exalté. Or l'attentat qu'il a perpétué contre Louis XV le 5 janvier 1757 a été purement symbolique : il l'a légèrement blessé avec un petit canif. Il s'était bien vêtu, portant le tricorne, et n'avait l'intention que d'infliger cette blessure au souverain pour lui rappeler les souffrances du peuple accablé par les impôts et par la misère. Il a avait prémédité ce geste avec le plus grand soin, sans avoir l'intention de suivre les traces de Ravaillac. Dans ce roman copieux, Claire Fourier a désiré réhabiliter la figure de cet homme qui a été condamné pour régicide à un supplice épouvantable, étant écartelé en place de grève et subissant d'autres atroces souffrances (Claire Fourier rappelle que des personnes bien nées, surtout des femmes, ont loué pour des sommes importantes les fenêtres des maisons leur permettant d'assister à ce spectacle épouvantable). Elle fait son portrait et relate son existence. Il a été surtout valet et s'est essayé un petit commerce sur le Pont-Neuf jusqu'au jour où ce genre d'activité a été interdite. Son existence n'a rien d'exceptionnel : il faisait partie de ce petit peuple qui vivait mal alors que l'aristocratie jouissait de privilèges inouïs. Il était très religieux et avait sans doute été influencé par l'un de ses maîtres qui était janséniste. L'auteur a voulu défendre avec passion sa mémoire et son roman est un plaidoyer en faveur de cet homme que Michel Foucault avait déjà tenté de défendre dans son essai Surveiller et punir. C'est une oeuvre exaltée, mais aussi riche d'informations car l'auteur s'est attaché à faire un portrait physique et moral de cet individu qu'on a considéré comme un vulgaire criminel alors qu'il a eu la volonté d'avertir le roi du mécontentement de son peuple. Damiens apparaît dans son livre sous un éclairage nouveau et avec une réelle passion pour ce qu'il a pu réellement être.




Les Tombeaux de Guy Debord précédé du Portrait de Guy-Ernest en jeune libertin, Jean-Marie Apostolidès, « essais » Exils, 168 p.

Guy Debord (1931-1994) est devenu une légende. Sa Société du spectacle, paru en 1967, tout comme l'Internationale Situationniste ont eu une influence notable sur les événements de 1mai 968. On a même extrapolé des influences diverses et variées, souvent erronées, sur les arts des décennies successives. Dans son Portrait de Guy-Etnest Debord, Jean-Marie Apostolidès a souhaité débouler l'idole de son socle, mais sans pourtant noirci les traits. Le prouve son analyse approfondie des livres publiés par l'épouse de Debord, Michèle Bernstein, parce qu'ils sont en grande partie autobiographiques. Le premier a paru en 1960. Il s'agit de l'histoire d'un couple moderne, très libre, en 1957. On reconnaît sans problème Debord dans le personnage de Gilles et l'auteur est tout aussi transparent dans celui de Geneviève. La figure d'Asger Jorn est transposée dans la figure d'Ole. La date est importante car Debord, ancien créateur de l'International Lettriste et de la revue Potlach, fonde l'I.S. avec plusieurs amis artistes, architectes, écrivains. Le deuxième roman, La Nuit voit le jour en 1961 avec une préface de Bernard Pingaud. Bernstein se réfère ici à l'expérience psychogéographique (calquées sur le hasard objectif des promenades faites par surréalistes et poussée plus avant) de 1957 qui a correspondu la dissolution l'Internationale lettriste et à leur désir de vivre ensemble. Comme dans le roman précédent, Les Liaisons dangereuses y tiennent une place de premier plan. On y décèle aussi un écho du film de Marcel Carné, Les Visiteurs du soir. Et puis la marque des troubadours y est notable. C'est en somme une manière d'entrer dans la vie privée de ce personnage qui n'en soufflait mot. Le Tombeau est une histoire intellectuelle de cet intellectuel, qui a un parcours des plus singuliers, car il a loué en 1956 le cardinal de Retz (l'historien de la Fronde), s'intéressant de plus en plus à l'ère baroque et ses grands penseurs, comme Balthasar Gracian, et, tout en vantant l'écriture automatique des surréalistes en visent le dépassement. Il est partisan du détournement, des oeuvres littéraire sou plastiques, m ais aussi des bandes dessinées. Apostolidès explique les relations particulières qu'il a entretenues avec l'éditeur Gérard Leibovici, créateur de Champ libre, et avec le théoricien italien surnommé Censor, Gianfranco Sanguinetti, avec lequel il aurait écrit un livre en commun. Tous ceux qui voudraient en savoir plus sur l'international Situationniste et l'un de ses membres les plus influents doivent se procurer cet ouvrage.




Numéro 11, Jonathan Coe, Folio, traduit de l'anglais par Josée Kamoun, 496 p., 8,30 euro

A force de lire des articles élogieux sur Jonathan Coe (née en 1961 à Birmingham), je me suis dit qu'il serait peut-être temps de me décider à lire un de ses livres. Cette réédition de Numéro 11 (paru en 2015) dans la collection Folio me donne l'opportunité de le découvrir. Cet énorme volume qui, en réalité, est fait de cinq longues histoires, reliées les unes aux autres, mais traitées néanmoins de manière autonome, a été pour moi une déception considérable. Peut-être n'ai-je pas choisi le bon numéro ! C'est bavard, souvent ennuyeux, manquant de forts ressorts dramatiques. Seule la partie consacrée à la famille Winshaw est d'un plus grand intérêt et aurait pu faire l'objet d'un livre séparé (en regardant sa bibliographie, je constate qu'il a écrit un ouvrage intitulé What a Carve up ! or The Winshaw Legacy, paru en 1994 S'agit-il du même ouvrage ? A vérifier ! ). Je n'ai éprouvé aucun plaisir à le lire car il est loin d'avoir l'esprit de la plupart des grands maîtres de la littérature anglaise, ni le don de brosser des situations ou de faire le portrait des personnages. Il manque de style et donc de charme. Je vais donc choisir un titre plus ancien comme la Femme de hasard ou le Cercle fermé. Il y a en ce moment quelque chose de bizarre dans le royaume d'Angleterre pourtant si prolixe en génies littéraires.




Les Aventures du brave soldat Svejk, Jaroslav Hasek, traduit du tchèque par Benoît Meunier, édition de Jean Boutan, Folio classique, 448 p., 8,30 euro

Vous voulez lire un chef d'oeuvre du XXe siècle ? En voici un qui sort dans une nouvelle traduction (une maladie française !). Ecrites en 1921, les Aventures du brave soldat Svejk a longtemps été considérée comme l'un des grands livres de la littérature tchèque, celui qui exprime le mieux l'esprit et l'humour des Tchèques. Mais aussi leur esprit d'indépendance et leurs aspirations les plus profondes. Et ce n'est pas Milan Kundera qui me contredira ! Jaroslav Hasek (1883-1923). C'est une figure tout à fait extravagante. Né d'un père médecin et alcoolique, il est tout de même parvenu à obtenir un diplôme l'Académie commerciale de Prague en 19o2. Il a alors trouvé une place la Slava Bank, mais en a été rapidement renvoyé. Il a fini par trouver sa voie dans la presse. Suivant ses inclinations, il a choisi de travailler pour des périodiques anarchistes, mais aussi pour Le Monde des animaux (il imaginait les animaux dont il parlait et a fini pas être démasqué et renvoyé) et des journaux satiriques. En 1911, il a fondé le Parti du progrès lent dans les limites du progrès (il faut lire ce qu'il en dit dans le livre homonyme paru aux éditions Ibolya Virag). Pour survivre, il a entrepris le commerce des chiens volés. En 1915, il est appelé sous les drapeaux et part en Hongrie et se rendit dès qu'il l'a pu aux Russes. Après avoir été prisonnier dans plusieurs camps de l'Ukraine à l'Oural. Libéré lors de la Révolution, il s'est engagé dans la Légion tchèque, puis dans l'Armée rouge. A Prague, sa nécrologie a paru par trois fois dans la presse! Dans ses Aventures dans l'Armée rouge, il prétend avoir été gouverneur. Il est rentré à Prague en 192o. C'est alors qu'il a écrit les trois volumes des péripéties de Svejk et des nouvelles. Il est mort en 1923. Son livre a connu un succès énorme, et pas seulement en Tchécoslovaquie. Bertolt Brecht s'est est inspiré pour une composer une pièce célèbre. Svejk incarne l'âme tchèque et son sens de l'indépendance, ses qualités, mais aussi tous ses travers qu'il a dépeints avec un humour dévorant. C'est un énergumène, mais qui a de fortes convictions et derrière sa bonhommie un peu rustaude, il y a un sens à la fois poétique, nostalgique et burlesque de l'existence. C'est un roman irrésistible. Même aujourd'hui près de cent ans après sa parution.
Gérard-Georges Lemaire
31-05-2018
 
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