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[verso-hebdo]
16-05-2019
La chronique
de Pierre Corcos
Inventorier nos représentations
« Une carte n'est pas le territoire qu'elle représente » : cet aphorisme célèbre d'Alfred Korzybski, le fondateur de la sémantique générale, permettant de prendre un recul critique par rapport aux représentations, acquises ou spontanées, aurait pu être inscrite au fronton de cette partie du Jeu de Paume consacrée à l'ample exposition Luigi Ghirri - Cartes et territoires. Jusqu'au 2 juin, les visiteurs peuvent accompagner la réflexion en images du photographe italien, qui se livre à un inventaire systématique et minutieux, en photos, de nos représentations iconiques, plastiques : affiches publicitaires, cartes, tableaux, murs peints, objets kitsch, maquettes, etc. Toutes ces représentations conditionnent en partie nos identités, mais nous n'en avons pas toujours conscience. Sans doute, à cause de cette invasion d'images, photos, etc., perdons-nous même, peu à peu, un rapport simple à la réalité. Luigi Ghirri (1943-1992) disait que « la rencontre quotidienne de fictions et de substituts de la réalité menace de détruire l'expérience directe ». Le photographe italien - qui opérait surtout dans les années 70 et dans la région de Modène - aurait trouvé, s'il avait créé plus tard, un allié théorique de poids en la personne de Jean Baudrillard. Pour ce dernier en effet, dans la marchandisation conquérante du monde, les représentations s'idéologisent et se dissocient de la réalité jusqu'à la vaporiser, la dissoudre, laissant place à la série ouverte des simulacres.

Luigi Ghirri n'a pas vécu longtemps, et il n'a commencé véritablement à faire de la photographie qu'à l'âge de vingt-sept ans. Il avait d'abord exercé la profession de géomètre, dix ans durant, dans sa province natale, Reggio d'Emilia. La rigueur, la systématicité de son travail, le fait qu'il photographie la plupart du temps son sujet de face et dans des structures orthogonales, qu'il délimite consciencieusement les espaces signifiants, ne sont pas étrangers à son métier initial. Il dit : « Je n'ai pas cherché à faire des photographies mais des cartes, des mappemondes qui soient aussi des photographies ». Mais cette démarche témoigne surtout d'une réflexion logique, et constamment étayée par l'inventaire photographique, sur la représentation. De la photo à la maquette, celle-ci reste une réduction de la réalité, une simplification, et elle s'opère dans un cadre donné : certains éléments de la réalité se trouvent donc expulsés alors que d'autres éléments, qui n'y figuraient pas de cette manière, se voient introduits « par la bande » en quelque sorte... On peut bien sûr penser aux cartes postales, et l'on trouve une étonnante photographie d'un présentoir de cartes postales. Mais l'exemple de la publicité vient rapidement à l'esprit. Dans la série (il y en a quatorze en tout) intitulée Catalogo, Ghirri recense notamment les affiches publicitaires sur le mur d'enceinte du circuit de course de Modène. Rappelons-nous que dans les années 70, la critique de la publicité, de la société de consommation, avait été puissante et bien amorcée... Mais dans d'autres séries (comme In scala), Ghirri va photographier des maquettes « représentant », en format réduit, des paysages, des villes. Ou alors les simulacres de personnages réels dans le musée de cire d'Amsterdam, ou encore des dioramas dans un muséum d'histoire naturelle à Salzbourg.
Le visiteur peut éprouver un certain vertige à force de regarder ces images d'images, ces... photographies au carré, et parfois il ne sait plus vraiment où il en est. Par exemple cette photographie en couleurs (toutes les photographies sont en couleurs, le noir et blanc « artistique » n'a pas lieu d'être ici) montre un gros insecte posé sur le bras droit d'une femme, tandis que sa main gauche s'apprête à le chasser : est-ce une photo de photo ? Ou bien est-ce la photo d'un insecte réel posé sur une image publicitaire ? Le jeu entre réalité et représentations, les changements d'échelle perturbent d'autant plus le visiteur que les titres des photographies ne les renseignent que sur les villes où elles furent prises. En outre, l'absence d'humains la plupart du temps peut produire quelque sentiment d'étrangeté, comme dans la « peinture métaphysique » de Chirico. Et quand les humains apparaissent, ils sont photographiés de dos en train de regarder un... tableau ou une carte ou encore un paysage mais à travers un cadre quelconque. En effet, qui est le véritable sujet de et dans ces photographies ? Dans sa grande série Kodachrome, Ghirri répondait clairement à la question en affirmant que le protagoniste était l'« image photographique elle-même ».
Cette démarche réflexive ou ironique n'est pas sans rappeler l'art conceptuel et le pop art bien sûr. James Lingwood, commissaire de l'exposition, dans sa lumineuse présentation d'un travail quelquefois abscons, nous rappelle que Luigi Ghirri partageait, avec d'autres artistes amis, « des affinités avec les pratiques artistiques contemporaines en Europe et aux Etats-Unis ». Mais venons-en, pour conclure, à un aspect à la fois conséquent mais inattendu de cette exposition. La représentation, omniprésente, implique le cadre. Voilà donc qui pointe, a contrario et en extériorité, le hors-cadre. Lequel est par définition infini... De là une lecture ouverte, méditative et vertigineuse de cette exposition Ghirri.
Et sans doute sa clé secrète, son schibboleth.
Pierre Corcos
corcos16@gmail.com
16-05-2019
 
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Verso n°118

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